La roche tarpéienne est proche du Capitole

5 mars 2017

L'iconostase de l'orthodoxie économique…



"Sachez donc que c'est moi qui suis Dieu, et qu'il n'y a point de dieu près de moi; Je fais vivre et je fais mourir, Je blesse et je guéris, et personne ne délivre de ma main… car je lève ma main vers le ciel, et je dis: Je vis éternellement !"
Deutéronome 32-39
"J'ai personnellement la foi, mais à l'heure actuelle le mieux que je puisse faire pour convaincre les autres est d'invoquer le poids de l'autorité de Samuelson" 
C.E. Ferguson, "The neoclassical theory of production and distribution", 1969 (p. xvii / xviii)

Il y a des points communs évidents entre toutes les orthodoxies, qu'elles soient religieuses, philosophiques ou économiques… Au premier rang de ces points communs, il y a la volonté de magnifier des "élus", des maîtres à penser qui ont contribué à l'apparition et à la domination des principes fondamentaux de cette orthodoxie ou qui portent la parole "sainte" de celle-ci.

Au sein de l'église orthodoxe, cette volonté de magnifier les "élus" et de valoriser les porteurs de la parole prend la forme de l'iconostase… Cet iconostase est une cloison qui, dans les églises orthodoxes, sépare le clergé des fidèles, les maîtres désignés des fidèles obéissants… Mais cette cloison va aussi cacher les membres du clergé (les célébrants) aux regards des fidèles et des membres du clergé non-célébrants.

Cette iconostase est organisé autour d'une série d’icônes classées en cinq niveaux :

Tout en bas, les "grandes icônes" qui symbolisent les portes donnant accès à l’autel avec les archanges Michel et Gabriel, l’annonciation, les quatre évangélistes, le Christ, la Vierge Marie et Saint Jean Baptiste. On y ajoute parfois les saints locaux…

Ensuite nous avons :
- les "fêtes" représentent les grandes dates annuelles de l’année chrétienne orthodoxe, puis - la "deisis" qui rassemble des icônes à l’image de la vierge Marie, de Saint-Jean Baptiste et des Archanges, les Apôtres Pierre et Paul, des diacres et des évêques…
- les "prophètes" (de Moïse au Christ)  qui entourent la Vierge Marie du Signe, tenant le Christ..
…et enfin les "patriarches de la Genèse" (d’Adam à Moïse) qui, à l'envers des règles de présentation des structures pyramidales, se retrouvent tout en haut de l’iconostase..

Cet iconostase comporte parfois deux niveaux supplémentaires au-dessus des patriarches : les "Chérubins" et les "Séraphins"

Devant ces œuvres d'art et ces symboles forts, on peut être tenté de transférer ces iconostases de la religion à la théorie économique la plus orthodoxe, celle que l'on peut associer au néoclassicisme…

L'iconostase de l'orthodoxie économique…

Premier niveau : les grandes icônes

Le premier auteur pouvant être considéré comme une "grande icône" est  Jean-Baptiste Say (1774-1840.)

Entrepreneur du secteur textile et Universitaire profondément optimiste, il considère qu'il ne peut pas y avoir de crise de surproduction. Il produit au sein de son ouvrage (Catéchisme d'Economie politique, 1815) une des première Loi de l'orthodoxie actuelle, la "Loi des débouchés" interprétée de manière fausse par l'expression "les produits s'échangent contre les produits." L'édition électronique de cet ouvrage permet de corriger cette interprétation fausse car Say était très matérialiste et avait formulé cette Loi ainsi : "on n'échange que si l'on produit des marchandises."

La seconde icône est celle de Frédéric Bastiat (1801-1850).

Cet exploitant agricole, ce Juge de Paix, ce journaliste, ce député et cet économiste est aussi profondément optimiste. Pour lui (Les Harmonies Economiques, 1850) les monopoles sont à supprimer, les barrières douanières sont à lever et le libéralisme doit être la religion économique dominante. Parlant de l'enseignement, il défend la concurrence entre le privé et le public (il soutient la Loi Falloux de 1844) mais exige la diversification des programmes car selon lui, "entre le latin, le grec et le socialisme il n'y a qu'un pas !" (sic).

La troisième icône bien que moins connue, est celle d'un philosophe et psychologue allemand, Gustav Théodor Fechner (1801-1887.)

 

Il prétend alors que "l'intensité de la sensation varie comme le logarithme de l'excitant" ou en d'autres termes, que si l'excitation suit une progression géométrique, en retour la sensation suit elle une progression arithmétique ("Elemente der Psychophysik", 1860.) Pour fonder cette hypothèse, il s'inspire de la loi d'Ernst Weber, physiologiste allemand qui pensait qu'une sensation étant donnée, la quantité dont il faut augmenter l'excitant qui l'a produite pour obtenir le plus petit changement possible de la sensation est proportionnelle à la grandeur de l'excitant initial (théorie du seuil différentiel de la sensation).


La quatrième icône est celle de Jules Dupuit (1804-1866).

Ingénieur des ponts et Chaussées, il travaille en France (dès 1844) sur les tarifs des péages et des chemins de fer et aboutit à une théorie du monopole. Il en déduit un principe : la valeur d'un bien est l'importance que chaque individu lui accorde. Ainsi il ne peut y avoir de théorie objective de la valeur fondée par exemple à la manière des économistes classiques comme Smith, Marx ou Ricardo sur des quantités de travail utilisées lors de la production. Selon lui, il n'existe qu'une théorie subjective de la valeur fondée sur l'utilité que l'on retire individuellement de la consommation d'un bien ou d'un service.

La dernière icône est celle d'Antoine Augustin Cournot (1801-1877).

Spécialiste des calculs de probabilité, il va considérer que deux ordres s'opposent dans une démarche scientifique : un ordre formel relevant du relatif, de l'accidentel et de l'apparence et un ordre rationnel relevant pour sa part de l'essentiel, du réel et de l'absolu. Cet ordre rationnel, élément d'une logique supérieure, est l'objet essentiel de la science qui doit distinguer les phénomènes se produisant de manière fortuite de ceux qui, réguliers, s'expliquent logiquement les uns par les autres. Néanmoins, la nature laisse une grande place au hasard, "intersection de séries causales indépendantes".

Second niveau : les « fêtes » …

Ce niveau renvoie à une grande date de l'orthodoxie économique, date qui est associée de manière générale à la découverte du néoclassicisme (ou du marginalisme.)

La première icône de cette découverte est celle de Stanley Jevons (1835-1882).

Travaillant dans au départ au sein d'institutions monétaires, il devient Professeur de philosophie en Australie puis Professeur d'économie à Manchester et à Londres. Pour lui l'économie doit être d'abord une économie appliquée, qu'elle ne peut être qu'une science mathématique et, qu'en conséquence, la seule méthode efficace est l'approche inductive. Il prétend aussi que l'individu est seul juge de la valeur d'un bien à partir de l'utilité marginale (l'utilité de la dernière unité qu'il consomme) qu'il en retire et que chacun doit être rémunéré en fonction de sa productivité marginale (la productivité de la dernière unité qu'il produit). Il pense avoir ainsi démontré la supériorité du modèle libéral sur le modèle socialiste (Theory of political economy, 1871).

La seconde icône de ces fêtes de la découverte est celle de Karl Menger (1840-1921.)

Fondateur de l'Ecole de Vienne, Professeur d'économie et Sénateur, il construit  en 1871 (Principes d'économie politique, 1871) une théorie montrant comment les biens satisfont des besoins, théorie insistant sur les dernières unités consommées. Cette approche repose sur les mouvements et variations "à la marge" (d'où le nom de "marginalisme") et postule que l'économie a un fondement individualiste et que seule une méthode déductive centrée sur l'individu est efficace.

La dernière icône de ce niveau de l'iconostase est celle de Léon Walras (1834-1910).

Fils d'un Professeur il débute comme critique d'art et de littérature après un échec à l'entrée à l'Ecole Polytechnique et un bref passage à l'Ecole des Mines. Il revient en 1858 à ses premières  préoccupations afin de poursuivre l'oeuvre de son père. Jusqu'en 1870 il travaille sur l'économie appliquée, mais, non reconnu par les Universités françaises, il est amené à partir en Suisse (à Lausanne) où il occupe une Chaire d'économie politique où il développe l'idée que "l'économie est essentiellement la théorie de la détermination des prix sous un régime hypothétique de concurrence pure"… Voulant construire un "socialisme scientifique", il défend l'idée que l'économie doit être "libérée de toute littérature vague" et ne doit pas mettre en lumière les causes des phénomènes économiques mais en étudier les conditions de leur équilibre réciproque.

Cette révolution marginaliste a vite été considérée comme le courant dominant, le mainstream ou l'orthodoxie chez les économistes est a été qualifiée d'école "néoclassique" exprimant ainsi l'existence d'un classicisme nouvellement dominant et désormais enseigné dans les Universités.

troisième niveau : la "déisis" (du grec Δέησις, prière…)

Résultat des fêtes de la découverte, la deisis orthodoxe va glorifier les intercesseurs qui vont rend visible le devenir de la création de l'orthodoxie économique.

Le premier de ces intercesseurs est un Marquis italien, Vilfredo Pareto (1848-1923).

Successeur de Walras à la Chaire de Lausanne ajoutera la notion d'optimum en montrant que tout équilibre est optimal pour chacun des agents concernés (Cours d'économie politique, 1896). Il produira une théorie sociologique fondée sur la distinction existant entre les élites et la masse et une théorie psychologique décomposant les comportements humains en deux ensembles dominés par les "dérivations" (ce qui relève de l'intellect et de la rationalité) et par les "résidus" (instincts, sentiments et passions.)

Second intercesseur, Francis Ysidro Edgeworth (1845-1926) est un économiste et avocat irlandais.

Il proposera la première formulation de la théorie du choix du consommateur (Mathematical psychics, an Essay on the application of Mathematics to the Moral Sciences, 1881). Il inventera ainsi les courbes d'isophélimité (ou courbes d'indifférences") passages obligés de tout étudiant en économie ! Il produira aussi la célèbre "boîte d'Edgeworth"  représentant les répartitions de ressources entre deux agents dotés chacun de cartes d'indifférence et les contrats possibles entre eux…

Troisième intercesseur, Eugen von Böhm-Bawerk (1851-1914) était économiste et ministre des finances autrichien.

Il produira la théorie marginaliste du capital analysant ce dernier comme le résultat d'un "détour de production" (Kapital und Kapitalzins, 1880). Dans cette logique il produira aussi une théorie de l'intérêt comme un reflet de la "préférence temporelle".

Dernier intercesseur, John Bates Clark (1847-1938) était un économiste américain il attiré tout d'abord par le socialisme.

Converti à la défense du libre marché (The Philosophy of Wealth, 1886) il développera l'approche en terme d'utilité marginale des "inventeurs" comme Menger, Walras et Jevons et affirmera, en reprenant Jean-Baptiste Say, qu'il est impossible d'avoir un déséquilibre entre l'offre et la demande.

Quatrièmes niveau : les Prophètes

Comme toute religion n'existe qu'en rapport d'opposition ou de collaboration avec les autres religions, il en est de même pour l'orthodoxie économique entrée très rapidement en conflit avec d'autres approches comme la pensée marxiste et la pensée keynésienne.

Ces oppositions mettent nécessairement en première ligne des prophètes chargés de diffuser la pensée orthodoxe en la présentant de manière moins dogmatique afin de rassembler un grand nombre de fidèles, rôle originel d'un Prophète. Ces interprètes de la parole divine sont ainsi chargés de parler au nom de Dieu.

Le premier Prophète est Alfred Marshall (1842-1924) économiste anglais.

Tenant d'une analyse plus complexe que ses prédécesseurs représentés dans les premiers niveaux de l'iconostase, il développera la notion d'élasticité (reprise au physiocrate Anne Robert Jacques Turgot, baron de l'Aulne), la notion de période et la théorie du choix du producteur. Il travaillera aussi sur la théorie de la productivité marginale et sur celle de la demande des facteurs de production. Il se situera  aussi à la marge de cette révolution marginaliste en insistant beaucoup plus sur les ajustements effectués au niveau des quantités que sur ceux mettant en oeuvre les prix… et en créant la notion d'Industrial organization (The Economics of Industry, 1879) destinée à étudier les rôles et comportements des entreprises.

Les principaux prophètes qui l'accompagneront seront Franck Plumpton Ramsey (1903-1930), John Von Neuman (1903-1957) et Oskar Morgenstern (1902-1977).

Ils apporteront à l'ensemble une vision fondée sur les théories mathématiques nées dans les années 1930 et 1940 comme la théorie des jeux et les avancées nouvelles des outils des probabilités...

Puis ce furent John Richard Hicks (1904-1989), Thorstein Bunde Veblen (1857-1929) et Robert Giffen (1837-1910).

Ils étudieront les effets "pervers" des lois de la consommation afin de décrypter des faits réels au point d'ailleurs où l'on peut se demander si ces derniers ne sont pas plus fréquents que les effets "normaux" étudiés par Edgeworth...

Plus tard, Paul Anthony Samuelson (1915-2009) fermera cette liste de prophètes avec sa "synthèse néoclassique" (Foundations of Economic Analysis, 1947) empruntant quelques apports des keynésiens pour analyser les cycles endogènes de l'économie.

Cinquième niveau : les Patriarches

Les Patriarches actuels de l'orthodoxie économique ont des attitudes plus "polémiques" vis-à-vis des auteurs n'acceptant pas d'entrer dans le mainstream de la pensée marginaliste. Pour ce faire et vers la fin des années soixante-dix, certains économistes vont réactiver une pensée libérale qui avait été largement masquée par la pensée keynésienne. Ce sera l'ère des Crédos…

Ainsi, Robert Alexander Mundell (1932-) théorisera une nouvelle démarche qui inspirera les programmes économiques de D. Reagan, R. Bush, M. Tatcher... et d'autres…  l'"Economie de l'offre" qui a pu être simplifiée et diffusée grâce à la courbe imaginée (et imaginaire) par Arthur B. Laffer (1940-).

Puis ce fut Friedrich Hayek (1889-1992) qui, philosophe et économiste anglo-autrichien, fera l'éloge de la toute-puissance du marché (The Road to Serfdom, 1944) et militera contre l'intervention des Etats dans le domaine économique. Les valeurs morales et des règles sociales permettent le bon fonctionnement de la société et de son économie car personne ne peut connaître les mécanismes et comportements qui transforment les comportements individuels en un résultat collectif efficace. Il créa sa propre église orthodoxe avec la "Société du Mont-Pélerin" (au bord du Lac Léman), cercle élitiste revendiquant une "société libre" grâce à la domination de l'économie de marché.

Milton Friedman (1912-2006) va défendre le libéralisme et le monétarisme dès les années soixante (Capitalism and Freedom, 1962) et sera considéré comme un patriarche après le coup d'Etat du général Pinochet au Chili (11 septembre 1973) pour lequel il créera un groupe d'économistes universitaires de Chicago. Pour lui, l'Etat est quasiment inutile et la politique monétaire est la seule politique économique possible et efficace.

Son fils, D. Friedman jr. (1945-), physicien d'origine et économiste par destination, accentuera cette approche (The Machinery of Freedom, 1973) en faisant le crédo de l'anarcho-capitaliste et du libertarisme-libéral permettant de fonder une économie fonctionnant sans la moindre intervention de l'Etat à part celles liées à ses fonctions régaliennes. Pour ses disciples, l'anarchisme est la forme la plus développée de la domination et de l'efficacité des marchés !

Sixième niveau : les "Chérubins" et les "Séraphins"

Les Chérubins sont des anges armés du glaive de feu et gardent l'accès à "l'arbre de vie" planté dans l'Eden désormais fermé et interdit (Genèse, 3, 24). Ces "brûleurs de péchés" portent de glaives et  possèdent trois paires d'ailes (selon Isaïe) : une pour se voiler la face, une pour voler et une qu'ils étendent sur leurs pieds. Destinés à faire la louange de Dieu, leur couleur est le rouge, la couleur du feu. Ils sont nombreux dans la pensée économique orthodoxe.

Nous pouvons en sélectionner deux pour notre iconostase :  
Bertrand Lemennicier (Le marché du mariage et de la famille, 1988) : "Les hommes désirent-ils vraiment autre chose chez une femme que les services sexuels qu'elles peuvent rendre à moindre frais en se mariant ? "
Pascal Salin (Libéralisme, 2000) : "Il faut supprimer le délit de racisme, tout simplement parce qu'on ne peut pas punir quelqu'un pour ce qu'il a dans la tête. (…) Toute attitude raciste me paraît insupportable et stupide, mais je ne me reconnais pas le droit de la punir."

Les Séraphins se tiennent au-dessus du trône de Yahvé (Isaïe, 6, 2). Ces entités célestes, anges sans corps (car réduits le plus souvent à une tête ailée) symbolisent l'omniprésence de Dieu et la sagesse divine. Dieu les plaça à l'est d'Eden pour empêcher les humains d'entrer dans le Jardin et d'accéder à l'Arbre de Vie (Genèse, III,24).

Nous pouvons en sélectionner un pour notre iconostase :
Charles E. Ferguson proclamant sa "foi" ("I personally have the faith, but at present the best I can do convince others is to invoke the weight of Samuelson's authority " p. xvii / xviii) dans un avant-propos à l'un de ses ouvrages (The neoclassical theory of production and distribution, 1969) tout en justifiant le fait que la théorie orthodoxe de la production et de la distribution est d'abord une "question de foi" à valider grâce à l'économétrie...

Cet iconostase est un ensemble de portraits dressés afin de célébrer des auteurs faisant preuve d'orthodoxie… mais aussi une porte séparant le sanctuaire (et son autel), la prothèse (lieu de préparation des Saints Dons) et le diaconum, (lieu de garde des livres du culte), du reste de l'église et des fidèles qui n'ont alors que leur foi et des crédos pour analyser le réel…