La roche tarpéienne est proche du Capitole

10 nov. 2016

Le programme économique de Donald Trump…

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... ou la misère des politiques économiques populistes et des débats les concernant


Répondre à cette question est extrêmement risqué tant ce programme n'apparaît que sous forme de slogans ou de formules "médiatiques" laissant de coté les dimensions plus abstraites, les détails et, surtout, les conditions d'application de ses propositions…

Beaucoup de commentateurs se sont attachés à disséquer ce programme et certains ont conclu à une certaine hétérodoxie par rapport aux programmes traditionnels. Il en est ainsi des analyses suivantes :

Vincent Michelot dans La Tribune : baisse des impôts, lutte contre le libre-échange, rapatriement vers les États-Unis des emplois industriels…

Yann Mens dans Alter Eco : baisse des impôts, grands travaux financés par les emprunts, lutte contre le déclin de l'économie américaine…

Céline Boff dans 20 minutes : protectionnisme, programme d'investissements, augmentation de la dette…

Christophe Alix dans Libération : baisse massive d'impôts, révision des Traités économiques internationaux, augmentation des droits de douane, dé-globalisation, baisse de la dépense publique (hors dépenses "sociales" et militaires), grands travaux, réduction de l'Obamacare,…

Pierre-Yves Dugua dans Le Figaro : baisse des impôts, renégociation des Traités économiques internationaux, abandon des objectifs de réduction d'émissions de CO2, relance du charbon, suppression de l'Obamacare, lutte contre l'immigration, réduction de la dépense publique (hors programmes sociaux et militaires)…

Etc….

Il faut noter aussi que D. Trump a été soutenu par 305 économistes. Ce soutien reposait sur des analyses "en négatif" présentées dans une lettre désormais célèbre. "En négatif" car il est à noter que ce soutien ne porte pas sur le programme de Donald Trump puisqu'orienté contre celui d'Hillary Clinton, joli tour de passe-passe conduisant à une assistance en mode inversé !!!!

Ces économistes venaient principalement d'Universités peu connues à l'étranger comme celles du Texas (16), California (15), Delaware (5), Louisiana (5), George Mason (5), Minnesota (4), Michigan (4), Chicago (4), University of Notre Dame (4), Virginia (4), Arizona (3), Indiana (3) ou Duke University (3)… avec une répartition plus large car seules deux Universités rassemblent plus de 10 signataires chacune…

Déclaration des économistes concernés par le programme économique d'Hillary Clinton

"Les résultats de l'élection présidentielle de cette année influenceront l'économie des États-Unis pour les années à venir. Si Hillary Clinton gagne cette élection, ses ordonnances de politique dépassées ne ramèneront pas notre économie aux taux de croissance plus rapides dont il jouissait jadis. Et sans plus de croissance économique, son programme ne se traduira pas par plus d'emplois ou un niveau de vie national plus élevé. Le programme économique d'Hillary Clinton est mauvais pour l'Amérique.

L'économie des États-Unis est moins performante. Les politiques fédérales mal orientées ont produit l'un des plus faibles rendements jamais enregistrés. Depuis le début de 2009, l'économie a connu un taux de croissance annuelle moyenne de 2%. Il pourrait et devrait augmenter de 3 à 4 pour cent.

Hillary Clinton promet de répéter presque toutes les erreurs de politique d'Obama.
Elle veut encore un autre programme massif de travaux publics financé par la dette ;
elle veut relever les taux d'imposition sur l'investissement et les revenus de près de 50 % ; elle veut porter le salaire minimum fédéral à au moins 12 $ l'heure et appuie les efforts de l'État et des collectivités locales pour les augmenter ;
elle veut réduire le développement aux États-Unis des combustibles fossiles ;
elle veut continuer la réglementation de l'administration Obama sur les affaires et l'entrepreneuriat ;
et elle veut doubler l'ObamaCare.

Ce dont l'Amérique a besoin et ce que les Américains méritent, c'est un programme de liberté économique : un gouvernement limité mais efficace, des politiques qui s'appuient sur les marchés et les renforcent, une réforme fiscale en faveur de la croissance, une réduction raisonnable des dépenses fédérales. Ces choses sont nécessaires si nous voulons relancer la prospérité américaine.

Pour ces raisons et d'autres points, les soussignés exhortent toutes les personnes concernées par les menaces contre la prospérité américaine, à rejeter le programme économique mal avisé d'Hillary Clinton."

Source :
Traduction par U. N. M.

Il est à noter aussi que, dans "l'autre camp", 370 économistes américains ont publié une  lettre ouverte pour défendre le programme d'Hillary Clinton en utilisant aussi le mode négatif puisque  reposant aussi la condamnation du programme de Donald Trump…

Ces 370 signataires venaient principalement des Universités de California (41), du Massachusetts Institute of Technology (30), de Princeton (24), de Stanford (22), de Yale (22), de Chicago (17), de Columbia (12), de Harvard (12), de Northwestern (12) ou de Washington (9)… Universités plus connues à l'extérieur des USA…



Le programme ! Le programme ! Le programme !
(sur l'air des lampions… )


Au-delà de ces constats et débats de campagne, on peut rechercher des fondements plus abstraits à ces "pensées" pour discerner au minimum un "inconscient économique" qui justifierait l'approche économique de Donald Trump.

Trois dogmes réunis dans une sorte d'illusion de cohérence acquise par leur simple juxtaposition fondent cette pensée.

L'exhumation du dogme de l'économie de l'offre

L'économie de l'offre est née des travaux de R. A. Mundell et a abouti aux programmes de R. Reagan, des Bush père et fils, de M. Tatcher et, maintenant, de D. Trump... Revenant au premier plan des débats à chaque campagne présidentielle américaine, elle a été pratiquement limitée au monde anglo-saxon. Elle s'appuie sur les mouvements de contestation de l'impôt, mouvement dont l'importance et la permanence sont beaucoup plus faibles en Europe ou au Japon qu'aux Etats Unis. Elle porte sur la production (supply-side economics) et a pu être comprise comme un retour à une économie classique en rupture avec les schémas néoclassiques traditionnels.

Mais cette Economie de l'offre est aussi un regroupement de diverses approches partielles cherchant leurs fondements dans des champs différents de la théorie économique et trouvant un point commun autour du "membre de l'équation de demande" qu'il s'agira de privilégier. C'est une réactualisation de la loi des débouchés de Say interprétée comme une identité (l'offre crée sa propre demande). C'est aussi une synthèse des nouveaux courants microéconomiques et des anticipations (la "nouvelle économie classique"). C'est aussi une remise au goût du jour des remarques d'Adam Smith et de David Hume sur l'inefficacité des augmentations de la pression fiscale…
Au total, elle apparaît comme le support de politiques libérales menées en opposition aux politiques keynésiennes traditionnelles…

A.B. Laffer a proposé un schéma qui servira de base à toute représentation graphique de l'économie de l'offre, schéma consacré comme "la courbe de Laffer". Ce schéma désormais classique repose sur deux hypothèses :

- Hypothèse 1 : à toute recette fiscale peuvent être associés deux niveaux différents de pression fiscale sauf en un point optimum, sommet de la courbe (E)
- Hypothèse 2 : une augmentation de la fiscalité provoque une diminution de la main-d'oeuvre et ce, par trois effets contradictoires. L'offre de main-d'oeuvre (la demande de travail) va augmenter si la fiscalité est alourdie dans la mesure où les agents chercheront à maintenir leurs revenus, cette augmentation sera annulée par une baisse de la demande de main-d'oeuvre (l'offre de travail) des entreprises soumises à l'impôt. Reste le troisième effet, effet de substitution : l'augmentation de la fiscalité entraîne une baisse des salaires réels et donc de l'épargne.

Cette courbe de Laffer a inspiré directement la proposition de loi aux Etats-Unis dite Proposition Kemp-Roth et résumée par la formule lapidaire "l'impôt tue l'impôt !"

Mais l'existence de cette courbe n'a jamais été démontrée et lorsqu'il était Vice-Président des U.S.A. (sous la période Reagan avant de devenir à son tour Président), G. Bush senior avait affirmé lors de son discours d'investiture que l'Economie de l'Offre "était l'Economie du Vaudou" et a ainsi contribué à un quasi abandon de cette théorie jusqu'à son exhumation par D. Trump !

Le retour au dogme de la vulgate keynésienne

La pensée keynésienne a toujours été réinterprétée dans tous les sens avec une tendance importante à une vision simplificatrice la limitant aux programmes mis en place par Roosevelt à partir de 1933 : redistribution des richesses, grands travaux, relance par la consommation, rationalité adaptative des agents économiques et arbitrages de l'Etat…

Nous retrouvons chez D. Trump cette logique avec ses grands travaux financés par les emprunts, son rapatriement des emplois industriels vers les Etats-Unis, son fort degré de protectionnisme, son programme d'investissements financés par la dette et, enfin,  sa relance du charbon allant à l'encontre des problèmes écologiques… Nous retrouvons aussi chez D. Trump des interrogations qui, comme celles de Keynes, sont nées des crises, des problèmes des responsables des politiques économiques sans toutefois tenir compte des débats qui traversent la communauté (?) internationale des économistes.

Le caractère central du dogme d'une nation redevenant souveraine et… dominante

Enfin, le troisième dogme du programme économique de D. Trump est celui du tout-pouvoir de la Nation.

Ce dogme repose sur une hypothèse, celle de la possibilité de reconstruction de l'économie des USA et de retour à sa cohérence. Nous retrouvons ici des approches ayant été développées par les auteurs classiques de David Ricardo à Frédéric List en passant par Simonde de Sismondi !

Dans les programmes de D. Trump, cette Nation doit être privilégiée contre les méfaits du commerce mondial. Mais, en contrepoint, cette Nation doit aussi chercher de nouveau un pouvoir qui l'affranchira des autres pays dominant les marchés mondiaux…

La grande illusion

L'illusion de la cohérence entre l'exhumation de l'Economie de l'offre, le retour à la vulgate keynésienne et l'évocation d'une nation redevenant souveraine et… dominante joue un rôle important dans ces programmes.

Mais cette supposition de cohérence est une vraie illusion, une vraie perception déformée d'un objet non défini de manière précise, perception non reconnue comme une erreur ou comme une insuffisance d'analyse…

  • Comment peut-on penser que l'économie de l'offre choisie comme principe général de l'action économique soit facilement compatible et sans contradiction avec la vulgate keynésienne ?
  • Cette vulgate keynésienne déterminant une liste imaginaire de modes d'action soit un support efficace de la renaissance américaine et soit compatible avec l'idée de nation redevenant cohérente et dominante ?
  • Comment la centralité de la Nation peut elle cohabiter avec une économie de l'offre se focalisant sur une croyance affirmée sans preuve de son efficacité ? 

Cette grande illusion sera peut être la cause principale de la chute future de Donald Trump !
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