La roche tarpéienne est proche du Capitole

30 oct. 2016

Une pétition à la façon de F. Bastiat : "contre les méfaits de toute hétérodoxie négationniste et généralement de tout ce qui concerne la science économique non expérimentale"



Copie non-conforme de la

"pétition des fabricants de chandelles"

de Frédéric Bastiat

D'après le Journal des Économistes, vol. 12, n° 47, p. 204, 1845
et Œuvres complètes de F. Bastiat, vol. 4, p. 57, Sophismes économiques, ch. 7.
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Chapitre I de la Iere série des

Nouveaux Sophismes Economiques

Pétition

À Mme la Ministre en charge de l'éducation et de la recherche.

Madame…

Vous êtes dans la bonne voie. Vous repoussez les fausses théories abstraites : les approches utilisant tout autre outil que ceux de l'économie désormais scientifique car expérimentale et semblable aux autres sciences. Vous voulez justement nous affranchir de la concurrence des pensées non scientifiques, en un mot, vous voulez ignorer les démarches négationnistes comme les discours économiques utilisant des références à la sociologie traditionnelle, à la politique ou à l'histoire.

Nous venons vous offrir une admirable occasion d’appliquer notre… comment dirons-nous ? notre théorie ? non, rien n’est plus trompeur que la théorie ; notre doctrine ? notre système ? notre principe ? mais vous n’aimez pas les doctrines, vous avez horreur des systèmes, et, quant aux principes, vous écoutez trop ceux qui prétendent qu’il n’y en a pas en économie; nous dirons donc notre pratique, notre pratique sans critique et sans principe à part les nôtres.

Nous subissons l’intolérable concurrence de rivaux placés, à ce qu’il paraît, dans des conditions nettement inférieures aux nôtres, pour la production d'une pseudo lumière, mais qui essaye d'inonder notre marché national à une valeur fabuleusement réduite ; car, aussitôt qu’ils se montrent dans certaines presse et certains journaux, notre audience baisse, beaucoup de lecteurs s’adressent à eux, et notre branche de la Science Française, dont les ramifications sont trop innombrables, est tout à coup frappée d'une concurrence ridicule. Ces rivaux, qui ne sont autres que les économistes hétérodoxes, négationnistes évidents, nous font une guerre si acharnée, que nous soupçonnons qu’elle nous est suscitée par la perfide Russie (bonne diplomatie par le temps qui court !), d’autant qu’il ont pour cette nation se voulant orgueilleuse des ménagements dont ils se dispensent envers nous.

Nous demandons qu’il vous plaise de faire une loi qui ordonne l'interdiction de toute pensée, analyse, réflexion, conceptualisation, recommandation, conclusion et de tout article publié, colloque, article de presse par lesquelles l'hétérodoxie a coutume de végéter dans nos Facultés au préjudice des belles théories dont nous nous flattons d’avoir doté le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd’hui à une lutte si difficile malgré notre nombre.

Veuillez, Madame la Ministre, ne pas prendre notre demande pour une satire, et ne la repoussez pas du moins sans écouter les raisons que nous avons à faire valoir à l’appui.

Et d’abord, si vous fermez, autant que possible, tout accès à ces hétérodoxies, si vous réduisez ainsi le besoin de travaux et théories secondaires et négligeables, quelle est en France la pensée économique qui, de proche en proche, ne sera pas encouragée ?

Si nous ne consommons plus de sociologie, d'histoire, de politique engagée ou d'approches factuelles, il faudra plus de statistique, et, par suite, on verra se multiplier les analyses en groupes-test et en groupes de contrôle, les consensus des experts, l'évaluation par les pairs, cette base de toute richesse des revues de très haut niveau et la nôtre par le fait.

Si nous consommons plus de statistique, on verra s’étendre la culture de la vraie et véritable science, travaux théoriques et appliqués publiés dans des revues soumises aux mêmes règles que celles de toutes les autres disciplines scientifiques et qui viendront à propos mettre à profit cette fertilité que l’élève de nos disciples aura communiquée à notre territoire.

Si nous consommons plus de statistique, seront alors mis en évidence des liens de cause à effet permettant de bâtir des protocoles expérimentaux et de connaître les causes des phénomènes observés…

Et que dirons nous des articles de Paris ou de Toulouse ? Voyez d'ici les analyses pleines de dorures, les évaluations en bronze et nos recommandations, ces cristaux en chandeliers, en lampes, en lustres, en candélabres qui brillent dans de spacieuses institutions auprès desquels ceux d'aujourd'hui ne sont que des boutiques.

Enfin seront exclus ceux qui, dans le droit fil d’un Lyssenko proclamant que la science "bourgeoise" s’oppose à la science "prolétarienne", dénoncent une science économique "orthodoxe" au service du (néo, ultra ou ordo) libéralisme, idéologie dominante contemporain.

Veuillez y réfléchir, Madame, et vous resterez convaincue qu’il n’est peut-être pas un Français, depuis l’opulent actionnaire de Banques prestigieuses jusqu’au plus humble chercheur validé par ses pairs, dont le succès de notre demande n’améliore la condition.
Nous prévoyons vos objections, Madame; mais vous ne nous en opposerez pas une seule que vous n’alliez la ramasser dans les livres à peine usés des partisans atterrés d'une hétérodoxie face à notre orthodoxie qu'ils traitent d'autistique. Nous osons vous mettre au défi de prononcer un mot contre nous qui ne se retourne à l’instant contre vous-mêmes et contre le principe qui dirige toute votre politique.

Nous direz-vous que, si nous gagnons à cette protection, la France n’y gagnera point, parce que l'orthodoxie en fera les frais ?

Nous vous répondrons :

Vous n’avez plus le droit d’invoquer les intérêts de l'hétérodoxie. Quand elle s’est trouvé aux prises avec la vraie science, en toutes circonstances vous l’avez sacrifiée. Vous l’avez fait pour encourager notre travail, pour accroître notre domaine du travail. Par le même motif, vous devez le faire encore.

Vous avez été vous-mêmes au-devant de l’objection. Lorsqu’on vous disait : l'économiste est intéressé à la libre diffusion du marginalisme, du monétarisme ou de l'économie de l'offre. Oui, disiez-vous.

Eh bien ! Si les hétérodoxes sont intéressés à l’admission de leurs modes de pensée, les vrais chercheurs reconnus par leurs pairs le sont à leur interdiction.

Direz-vous que la lumière de notre approche désormais scientifique est un don reconnu par nous-mêmes, et que repousser des dons reconnus, ce serait repousser la science même sous prétexte d’encourager les moyens de la développer ? Mais prenez garde que vous portez la mort dans le cœur de votre politique car vous n’avez qu’un demi-motif  pour accueillir notre demande, vous auriez un motif complet en vous fondant sur ce que nous sommes plus fondés que les autres, en d’autres termes, ce serait entasser absurdité sur absurdité.

La question, et nous la posons formellement, est de savoir si vous voulez pour la France le bénéfice de la recherche économique orthodoxe ou les prétendus avantages de la négation hétérodoxe. Choisissez, mais soyez logiques ; car, tant que vous repousserez, comme vous le faites, les approches statistiques et expérimentales, en proportion de ce que leur valeur a été définie par une norme établie par des pairs pour les pairs, quelle inconséquence ne serait-ce pas d’admettre d'autres approches, que l'on qualifie de négationnistes car non validées par nous mêmes ?

Fin de cette copie non-conforme car mélangeant les écrits de Frédéric Bastiat et ceux de Pierre Cahuc et André Zylberberg…
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