La roche tarpéienne est proche du Capitole

20 oct. 2016

"Faux-savants" 
vs "Chasseurs de sorcières"
…ou de quelques comportements orthodoxes associant l'ignorance aux condamnations !

Opus 2 : les représentations et la violence


A propos de l'ouvrage de Pierre Cahuc et André Zylberberg :
"Le Négationnisme économique et comment s'en débarrasser"
Flammarion, Collection Essais
septembre 2016, Paris, 240 pages…

Pour comprendre les fondements de cette analyse nous pouvons en premier, rechercher des axes permanents dans la pensée de nos deux procureurs et des membres de leur "premier cercle"…

1)   La permanence des ignorances… :

Ces deux auteurs avaient déjà sévi dans un autre ouvrage publié en 2004 (Les ennemis de l'emploi - le chômage, fatalité ou nécessité ?, Flammarion, Champs actuel, Paris, 2004, seconde édition en janvier 2015, 224 pages…)

Dans cet ouvrage et après une série d’études économétriques, ils concluaient que le chômage en France ne pouvait être expliqué ni par l’internationalisation des échanges et des capitaux et ni par les plans sociaux ni par l’accroissement de la population active (ou d’âge actif ?) ou par l’immigration… Par contre, les politiques publiques (notamment celle dite des "35 heures"…) n’ont pu réduire ce chômage…

Les causes de ce dernier sont simples selon les deux auteurs : charges sociales, "trappes à l’inactivité", assurance chômage laxiste, protection juridique exagérée, emplois aidés du secteur public…

Des phrases clés (pp. 15 sq, éd. 2015 ) :

"En France, tous les ans, 2,4 millions d’emplois disparaissent. Ramenée à l’échelle quotidienne, l’ampleur du « carnage » est impressionnante : chaque jour ouvrable, la France perd 10 000 emplois ; 10 000 par jour, c’est l’emploi d’une ville comme Fécamp, c’est 7 par minute. A ce rythme, il n’y aura plus aucun emploi en France dans moins de sept ans !   
Voilà des chiffres qui pourraient facilement convaincre n'importe qui, de bonne foi mais partiellement informé, de l'inéluctable fin du travail. Heureusement, ce point de vue oublie une moitié de l'histoire. La moitié omise est pourtant tout aussi intéressante. Elle se résumé en une phrase : chaque jour, la France crée 10 000 emplois."
(…)
"Jouer sur les peurs millénaristes – et celle de la fin du travail en fait partie – aura toujours plus d'écho qu'une étude sérieuse, chiffrée, qui aboutit à des conclusions peu spectaculaires et pas toujours tranchées. En fait, nous ne sommes pas les témoins de la disparition du travail, mais bien de son incessante recomposition.…"

Mais ces raisonnements faisaient une omission de taille : les différences conceptuelles existant entre l’emploi et le travail n’y sont pas travaillées et l’assimilation des deux notions est permanente.

Or ces deux notions ne se situent pas au même niveau : l’emploi relève d’un cadre légal matérialisé par un contrat économique alors que le travail est une série d’activités qui se matérialisent par des gestes, position, résultats… Pour cerner les dimensions et le rôle ce travail, seuls les concepts issus de la sociologie, de la gestion des ressources humaines ou de la science de l’organisation des activités (l’ergonomie) peuvent avoir une efficacité analytique face à l'homo laborans. Et pourtant les chercheurs français en la matière (en économie, sociologie, gestion, psychologie…) sont nombreux et reconnus par des revues de niveau international comme Yves Schwartz, Yves Clot, Robert Salais,  Christian Defélix, Claude Dubar ou Jean-Pierre Durand !

2)   … et la "croyance en actes" :

Nous sommes donc là face à une démarche précise que Max Weber ou Pierre Bourdieu avaient analysée comme le résultat d'une foi partagée par les membres d'une société (ici, la société des économistes) en un moment précis afin de fonder ou de défendre une nouvelle pérennité de l'ordre de cette société… Cette démarche, sorte de "croyance en actes" (P. Bourdieu), permettrait de déterminer des principes d'actions des acteurs, d'un champ de compétition sociale et des mécanismes d'application des rapports de domination.

Nos deux auteurs nomment cette démarche "LE consensus" définissant les "vrais économistes", ceux avec lesquels on peut discuter et dont on ne chercherait pas à s'en débarrasser ! Nous sommes ainsi au cœur de leur démarche "politique", trier, exclure et protéger !

Un arbitraire culturel se double toujours d'une "violence symbolique" et le titre du dernier ouvrage de ces deux auteurs est explicite en l'espèce !

La définition webérienne ou Bourdieusienne de cet arbitraire culturel est précise… On la retrouve par exemple au sein de l'ouvrage "La Reproduction" (1970, écrit avec Jean Claude Passeron) au sein du "premier axiome" (axiome 0) :

"Tout pouvoir de violence symbolique, i.e. tout pouvoir qui parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force, ajoute sa force propre à ces rapports de force » (p. 18).

En d'autres termes, cet arbitraire se définit par le fait qu’il ne saurait être déduit d’aucun principe et s'imposerait par violence, "more geometrico" ou grâce à la "mathématique universelle utilisée à la façon des géomètres"… Il peut aussi être compris comme une pensée moutonnière comme le souligne le blog "in-girum-imus" en citant les deux auteurs : "En science, c'est le consensus de la communauté des chercheurs, lorsqu'il existe, qui constitue la meilleure approximation de la "vérité"."
http://in-girum-imus.blogg.org/pierre-cahuc-et-andre-zylberberg-le-negationnisme-economique-et-commen-a126951256

Passons donc la définition du "consensus" par nos deux auteurs au filtre de cette notion (en utilisant leur présentation intitulée " Plaidoyer pour l'économie science empirique", Libération, 18 septembre 2016…) Cette définition (dans cette version) repose sur cinq postulats :

1)   "L’économie est une science fondée depuis deux décennies sur l'expérimentation…"
2)   Le consensus est "l'état des connaissances établies par la communauté des chercheurs"…
3)   Par analogie à la médecine et la biologie, "l’analyse économique compare des groupes tests au sein desquels ces mesures ont été mises en œuvre, avec des groupes de contrôle où elles n’ont pas été mises en œuvre."
4)   "Sur certains sujets, un consensus se dégage lorsque les études publiées obtiennent des résultats convergents."
5)   "la démarche scientifique est ouverte à toutes les idées dès lors qu’elles sont soumises au crible de la critique de pairs compétents."

Nous sommes donc en face d'un exemple extraordinairement clair d'un arbitraire culturel et, donc, d'une violence symbolique qui ne rêve que de devenir une violence réelle !

Cet ensemble de postulats apporte tout ce qu'il faut à un petit bricoleur voulant construire tout seul (ou à deux ou à quatre mais toujours en Do it yourself) son "arbitraire à lui" qui lui apportera gloire et prébendes,  bénéfices ecclésiastiques relevant d'un canonicat purement théorique mais permettant de chanter les plaintes et les gloires !

3)   Le "consensus, un arbitraire culturel  :

Tout est arbitraire dans cette approche :

1)   L'assimilation de l'économie à une science expérimentale est certes défendue par certains mais ne peut être validée et imposée par un organisme ou un/des individu(s) servant de juge suprême !
2)   Certes, UNE communauté de chercheurs peut reposer sur un consensus (cela s'appelle d'ailleurs, une Ecole de pensée !) mais elle ne peut pas être unique et devenir LA communauté validant une science (sauf en des périodes et situations très particulières comme par exemple, les mercantilistes entre le XVIème et la moitié du XVIIIème siècle) et la diversité des approches peut être considérée comme un outil d'avancée de  la réflexion…
3)   L'utilisation des "groupes tests" est certes intéressante mais ne peut être comme l'outil unique de l'analyse économique…
4)   Les consensus des études n'ont que des durées de vie limitées car remplacées systématiquement par des consensus nouveaux…
5)   Les "pairs compétents" désignés par des Revues "de haut niveau" ne peuvent être définis sui generis et sont toujours menacés par des roches tarpéiennes proches de leur Capitole qu'il soit toulousain ou d'une autre origine !

4)   Des histoires identiques  :

On peut rechercher au sein de la pensée économique des situations identiques même si cette recherche repose sur une discipline particulière, celle de l'histoire de la pensée désormais abandonnée par les Facultés d'Economie en France !!!!

·      C'est le cas de C.E. Ferguson qui, dans un avant-propos de l'un de ses ouvrages (The neoclassical theory of production and distribution, CUP, Cambridge, 1972), proclame sa "foi" de manière un peu mystique et sa confiance dans les hypothèses de base du modéle walrasso-parétien…
·      C'est aussi le cas de P.A. Samuelson considérant que la théorie néoclassique est fausse en tant que représentation de la réalité mais juste en tant que norme à respecter pour atteindre l'équilibre.

Mais en même temps, les débats étaient très durs et on peut évoquer des polémiques des années soixante et soixante-dix ayant marqué et fait progresser les analyses :

·       La polémique mobilisant les néoclassiques et les keynésiens sur la théorie du capital (ou "controverse des deux Cambridge") avec P.A. Samuelson et R.Solow vs J. Robinson et P. Sraffa…
·      Celle sur le problème de la transformation des valeurs en prix opposant les marxistes et les néoclassiques (P.A. Samuelson, L. V. Bortkiewicz et M. Morishima vs P. Baran et P. Sweezy)
·      Celle de l'influence des variations des taux de profit sur la valeur (quantités de travail datées) et les coûts de production opposant des keynésiens aux néoclassiques (P. Sraffa vs P.A. Samuelson et D. Lehvari)
·      …ou celle du "Retour des techniques" avec P.A. Samuelson, C. Bliss, J. Stiglitz et R. Solow vs J. Robinson et  M. Passinetti…

A noter, les polémiques venant d'être citées ont mobilisé des auteurs de réputation mondiale et publiant dans les meilleures revues internationales !!!!!!!!





NB et pour conclure (dis-moi où tu travailles…) :

Pierre Cahuc :
Professeur d'économie à l'université Paris-I (Panthéon Sorbonne)
Chargé de cours à l'École polytechnique
Chercheur au Centre de recherche en économie et statistique (CREST)
Membre du Conseil d’analyse économique
Directeur du programme Labor market institutions (Institute for the Study of Labor, IZA, Bonn)
Directeur du laboratoire de Macroéconomie du CREST-ENSAE 
Chercheur affilié au CEPR (Londres)
Co-Directeur de la chaire Sécurisation des parcours professionnels (Sciences Po et Groupe des Écoles Nationales d'Économie et Statistique de l’Insee-GENES)
André Zylberberg :
Directeur de recherche au CNRS
Membre de l'Équipe universitaire de recherche en économie quantitative (EUREQua)
Enseignant à l'université Paris-I (Panthéon Sorbonne)
Nicolas Bouzou :
Economiste et fondateur d'Asterès
Stéphane Carcillo :
Directeur exécutif de la Chaire de Sécurisation des Parcours Professionnels (Sciences Po et Groupe des Écoles Nationales d'Économie et Statistique de l’Insee-GENES) Economiste senior à l'OCDE
Professeur affilié au Département d’Economie de Sciences Po
Chercheur affilié à l'Institute for the Study of Labor (IZA, Bonn)
Francis Kramarz :
Directeur du Centre de recherche en économie et statistique (CREST) et professeur chargé de cours à l'École polytechnique




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