La roche tarpéienne est proche du Capitole

20 oct. 2016

A propos de l'ouvrage de Pierre Cahuc et André Zylberberg : "Le Négationnisme économique et comment s'en débarrasser"

"Faux-savants" 
vs "Chasseurs de sorcières"
…ou de quelques comportements orthodoxes associant l'ignorance aux condamnations !


Opus 1 : l'état des lieux



A propos de l'ouvrage de Pierre Cahuc et André Zylberberg :
"Le Négationnisme économique et comment s'en débarrasser"
Flammarion, Collection Essais
septembre 2016, Paris, 240 pages…

Dans ce "négationnisme économique" les deux auteurs vont s’attaquer aux économistes "hétérodoxes"… Leur argumentation repose sur des définitions leur permettant d'établir les frontières entre orthodoxie et hétérodoxie et sur une référence constante à un socle commun imaginé permettant de classer chaque économiste, le tout sans hésiter à mobiliser Lyssenko !

(Les extraits de l'ouvrage seront mis entre guillemets et soulignés par U.N.M.)

1)   Hors-d'œuvre : quatrième de couverture (extraits) :

"Or aujourd’hui on ne peut affirmer tout et son contraire, car l'économie est devenue une science expérimentale fondée sur une analyse rigoureuse des faits. Cette révolution méconnue produit des connaissances qui heurtent souvent de plein fouet les croyances et les intérêts des grands patrons, des syndicalistes, des intellectuels et des politiques. Ils font tout pour semer le doute, même sur les vérités les plus établies. Débusquer le négationnisme économique, tel est l'objet du présent ouvrage. Pour arrêter de perdre notre temps avec des débats déjà tranchés et ne pas nous laisser berner par les impostures et la démagogie."

2)   Entrées : définition des écoles de pensée en économie à la sauce des modes de travail utilisés…

i.         Les "orthodoxes" (leurs croyances principales)

"Ils mènent des travaux théoriques et appliqués publiés dans des revues soumises aux mêmes règles que celles de toutes les autres disciplines scientifiques.
Ils pratiquent l'économie comme une science expérimentale recherchant les causes des phénomènes. "

Tout ceci repose sur sept postulats:

1.     La science est politiquement neutre
2.     L'objectif principal de la science est de "mettre en évidence des liens de cause à effet…" et de "s’attacher à bâtir des protocoles expérimentaux permettant de connaître les causes des phénomènes observés…"
3.     La méthode qui la caractérise est la démarche expérimentale avec l'analyse statistiques de données de plus en plus nombreuses…
4.     Pour ce faire, "l’analyse économique compare des groupes tests au sein desquels des mesures ont été mises en œuvre avec des groupes de contrôle où elles n’ont pas été mises en œuvre…"
5.     "Une précaution minimale consiste à s’assurer que ces informations sont extraites de textes publiés par des revues scientifiques reconnues…"
6.     L'appréciation des recherches repose sur l'évaluation par les pairs…
7.     Le référent principal de cette évaluation est le consensus des experts.

ii.         Les "hétérodoxes" (leurs défauts principaux)

Ils restent "fidèles à la conception sartrienne de l'intellectuel engagé et (forcément) anticapitaliste."
(…)
" Dans le fond, à l’image de Jean-Paul Sartre, les philosophes anticapitalistes, les Economistes atterrés et Pierre Bourdieu se situent dans le droit fil d’un Lyssenko proclamant que la science "bourgeoise" s’oppose à la science « prolétarienne ». Ils dénoncent une science économique "orthodoxe" au service du (néo, ultra ou ordo) libéralisme, idéologie dominante contemporaine.
...
Cette science ne sert qu’à défendre les intérêts de la classe dominante composée, selon la circonstance, des banquiers, des grands patrons, des traders, des 1% des plus riches… Dans ces conditions, l’utiliser pour améliorer le sort de ceux qui ne font pas partie de la classe dominante est une illusion. Il faut donc s’y opposer."

33)   Plat principal : négationnisme servi cru et sans accompagnement

      i.         Nier, exclure, détruire !

Les deux auteurs "affinent" cette notion de négationnisme dans une interview donnée au journal Les Echos :

"Prétendre, comme le soutenait hier Pierre Bourdieu et aujourd’hui les pourfendeurs de l’économie orthodoxe, que l’analyse économique est incapable d’évaluer les gains et les coûts pour la collectivité des politiques économiques et sociales, y compris celles visant à améliorer le sort de défavorisés, relève du négationnisme scientifique." (ouvrage)
(…)
"Le négationnisme économique consiste à nier ces résultats en affirmant qu'ils procèdent d'une pensée unique guidée par l'ignorance du monde réel ou par une conspiration. " (Journal Les Echos, 13 sept. 2016.)

Mais quelles seraient alors les motivations de ces "négationnistes" dont il faut se débarrasser ?

    ii.      Les intérêts supposés des "négationnistes", un nouveau monde de l'illusion ou la théorie du complot…

"Les négationnistes de la connaissance scientifique ont des motivations diverses. Ils peuvent être appâtés par les largesses de puissants lobbies, agir sous l'influence de l'idéologie ou de la foi, viser une notoriété médiatique ou simplement vouloir se démarquer. Les exemples pullulent. En réalité, le négationnisme ronge toutes les disciplines : l'histoire, la biologie, la médecine, la physique, la climatologie...
Aucun champ n'est épargné.
Y compris l'économie. C'est même sans doute la discipline confrontée au négationnisme le plus virulent."

Bien plus et cerise sur le (mauvais) gâteau (ou la normalisation nécessaire…)

"La guérilla contre la science s'appuie souvent sur des sociétés savantes qui produisent leurs propres "recherches" sans que celles-ci soient soumises aux procédures d'évaluation longues et pointilleuses, pilotées par les meilleurs experts, comme c'est la règle dans la science standard. Ces "procédures d'évaluation par les pairs » sont fustigées comme servant à éliminer toute pensée dissidente et permettant au contraire de promouvoir tout ce qui va dans le sens de la "pensée unique"."

4)   Dessert : mix des forces en présence

Peu d'économistes "reconnus" ont soutenu publiquement ce brûlot… à part :

·      Des essayistes et chroniqueurs en économie comme Nicolas Bouzou ou Robin Rivaton qui mettent néanmoins des petits bémols à ces affirmations…
·      Des chercheurs comme Stéphane Carcillo et Francis Kramarz, le dernier s'auto-affirmant comme "penseur de haut niveau" et ayant dénigré dans le Journal Le Monde du 18 août 2016 les  "élites mal formées et les économistes qui n’ont été publiés que dans des revues à l’exigence scientifique très faible…" [voir plus loin]
·      …des journaux comme "Valeurs actuelles" (numéro du 17 octobre 2016) et quelques illuminés de certains blogs….

      i.       Petite illustration d'une mégalomanie affirmée :

http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/08/17/francis-kramarz-nos-elites-sont-mal-formees-aux-techniques-d-evaluation-des-politiques-publiques_4983875_823448.html

Le journaliste du Monde (Bertrand Bissuel) :
"Que pensez-vous des observations faites sur vos recherches par deux inspecteurs de l’IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales) ? 
[commentaires rédigés à propos d'une étude de F.K. 
portant sur les effets des "35 heures" sur l'emploi, U.N.M. ]
Francis Kramarz :
"Pour moi, ce n’est pas une remise en cause, bien au contraire, que d’être critiqué par des personnes dont je pense qu’elles sont essentiellement mal, voire pas, formées aux techniques d’évaluation des politiques publiques. La réalisation de ce rapport par l’IGAS me semble, en effet, symptomatique de la formation de nos élites administratives. Le bagage qu’elles acquièrent, durant leur scolarité à l’ENA, en matière d’évaluation scientifique des politiques publiques est proche de zéro.
L’enseignement dispensé dans cet établissement est bien loin de ce qui se fait à Harvard (Kennedy School), ou dans la plupart des "Schools of Public Policy" aux Etats-Unis et maintenant à Sces. Po, qui vient de créer une telle formation.

Le journaliste du Monde (B.B.) :
"Vos remarques sont sévères…"
Francis Kramarz :
Les travaux des économistes critiqués – Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo ou moi-même – ne peuvent pas être placés au même niveau que d’autres, également cités dans ce rapport mais qui, pour la plupart, n’ont été publiés que dans des revues à l’exigence scientifique infiniment plus faible."
(…)
"Ce n’est pas de l’arrogance mais un simple rappel : l’économie est une science sociale, avec des méthodologies et des règles bien précises pour conduire et diffuser des recherches, après validation par les pairs. Le plus frappant, dans cette affaire, est que les conclusions de ce rapport démontrent une incapacité à distinguer le travail scientifique de productions qui ne le sont pas."

    ii.         Mais, en même temps, le combat reste déséquilibré…

… comme en témoigne l'évaluation effectuée au sein des Professeurs des Universités en Economie (Libération : Economistes, la révolte "hétéro" par Vittorio De Filippis, 15 mai 2015.)

"Sur les 209 professeurs d’économie recrutés dans les universités entre 2000 et 2011, seuls 22 sont des hétérodoxes. Et sur la période 2005-2011, on n’en compte que 6, tous courants confondus, sur un total de 120 (…)
Pour faire disparaître sans bruit le pluralisme, suffit-il simplement de remplacer la majorité des professeurs hétérodoxes qui partent à la retraite par de jeunes collègues orthodoxes ?"

 iii.         …malgré de nombreuses condamnations ou critiques

En premier lieu, ce brûlot à généré un appel d’un collectif de journalistes (allant de l’Humanité à La Croix en passant par La Tribune, Marianne et Causette), appel intitulé : "Contre l'intimidation économique" et à lire avec attention…
( http://www.alterecoplus.fr/contre-lintimidation-economique/00012141 )

En second lieu des économistes plus orthodoxes se sont opposés plus ou moins fortement à cette démarche de réduction de la pensée économique :

·      Philippe Aghion (professeur au Collège de France) : "Le problème n'est pas tant que la science économique soit exacte ou pas, c'est qu'elle nous permette de mieux comprendre les phénomènes économiques."
·      Pierre-Noël Giraud (professeur à Mines ParisTech et Dauphine PSL Research University) faisant référence aux "invectives épistémologiquement incultes de Pierre Cahuc et André Zylberberg…"
·      Eric Heyer (Directeur du département Analyse et Prévision de l'OFCE) : "Challenger en permanence la connaissance économique, c'est tout sauf être négationniste."
·      Jean-Hervé Lorenzi (président du Cercle des économistes et membre du directoire chez Edmond de Rothschild) :  "Ce livre m'inspire deux mots : trivial et naïf."

Voir : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/0211273995035-la-science-economique-est-elle-infaillible-6-economistes-repondent-2026185.php

On pourrait aussi citer quelques réponses très pertinentes comme celles d'André Orléan…
(www.alterecoplus.fr/quand-messieurs-cahuc-et-zylberberg-decouvrent-la-science)
…ou celle de Jacques Sapir
(http://russeurope.hypotheses.org/5336)


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