La roche tarpéienne est proche du Capitole

8 sept. 2016

Le concept de "cohérence" au sein de la pensée économique

Le concept de "cohérence" au sein de la pensée économique (op. 2)

L'histoire de la pensée économique a pratiquement disparue des programmes d'enseignement des Facultés et des Ecoles d'économie…

Balayée par l'orthodoxie mathématico-libérale, cette histoire à été réduite en une sorte d'introduction rapide et vite oubliée au sein des programmes de certains Masters un tant soit peu ouverts sur le passé de la discipline… Au pire, elle est devenue une annexe minuscule histoire de montrer que l'économie a connu son véritable développement à partir le la révolution marginaliste…

Et pourtant, la lecture du passé et les débats et évolutions de la pensée est fondamentale pour en déduire les analyses futures…

Deux exemples "vécus"

Exemple 1 : la pensée orthodoxe précédant tous les textes sacrés !

Nous sommes dans un séminaire portant sur l'économie de l'éducation permettant à de jeunes doctorants de présenter les objectifs de leur future thèse.
L'un d'entre eux nous annonce tranquillement qu'il voudrait évaluer le stock de capital humain mondial à partir des approches canoniques de Schultz (1961) et Becker (1964)
et des réflexions de l'OCDE (1996) et, ce, (mouvements de surprise dans la salle) depuis la révolution du néolithique !
Comment lui expliquer que le néolithique était bien une révolution du commerce mais qu'elle avait pris place bien avant l'existence de données économiques et, a fortiori, avant la révolution marginaliste !

Exemple 2: la pensée orthodoxe, seule approche novatrice !

Nous sommes dans un colloque portant sur la financiarisation de l'économie et un jeune enseignant décrit avec brio (et un usage parfait de Powerpoint) un modèle centré sur les comportements des agents et permettant de séparer les effets de la financiarisation et les causes de cette dernière…
Il ne connaissait pas l'ouvrage de Boukharine (1914) ayant magistralement analysé cette évolution en n'utilisant aucune formalisation et aucun modèle (à part une référence mineure aux courbes d'indifférence à la marge)…
Comment le convaincre qu'une analyse littéraire, sociologique, politique ou historique peut être aussi (plus ?) pertinente qu'un alignement d'équations totalement abstraites ?

Mais laissons de coté ces exemples malheureux pour user et abuser de l'histoire de la pensée économique et, ce, à propos de ce concept de "cohérence"…

Les différents courants de pensée et le concept de "cohérence"

Les précurseurs (1500 / 1760)

Développant leurs approches d'une l'économie féodale, ces précurseurs vont  accompagner la naissance des grandes nations (Angleterre, France, Espagne, Portugal, Hollande, Italie… etc…) qui vont s'opposer à la fois sur les territoires qu'elles contrôlent (et pillent) et sur le commerce maritime…
La nation est donc l'espace de la cohérence de l'économie !

Cette période et ces pensées sont aussi marquées par le nationalisme économique. Dans ce cadre, l'Etat doit sauvegarder trois éléments :
-       sa puissance intérieure : contrôle politique, domination des règles religieuses et ordre civil...
-       sa puissance extérieure : domination sur les colonies, contrôle des nations concurrentes, contrôle des échanges commerciaux…
-       sa richesse (résultat des deux items précédents) : biens, forces de travail, richesse monétaire, richesses et finances du pouvoir et pillage des territoires extérieurs.

Les courants de pensée concernés sont les mercantilistes et quelques pré-classiques comme François Quesnay ou William Petty…
Ces deux derniers auteurs sont à noter car ils vont visualiser cette cohérence par des échanges entre des classes sociales (Tableau de Quesnay, Circuit de Petty…)

La cohérence économique est donc pensée alors comme applicable aux nations et pouvant être décrite par des flux entre acteurs…

Les "classiques" (1760 / 1870)

La période suivante est celle des "lumières" et des avancées notables en matière de production… L'économie devient "moderne" avec le développement de l'industrie trouvant de la force de travail par la réorganisation de l'agriculture et l'apparition de l'économie libérale ou capitaliste…

Cette période et ses pensées sont aussi marquées par des inventions, des organisations nouvelles de la société (le salariat) et le rôle devenu déterminant de la monnaie et des finances privées. L'utopie technique et l'idéal moral deviennent fondamentaux et participeront à la nouvelle définition de la cohérence économique…

Ces auteurs classiques ont quatre questions incontournables :
-       comprendre la société en mutation
-       comprendre les nouveaux rapports de force entre les nations
-       confronter les théories aux faits économiques
-       comprendre et gérer les mécanismes des marchés.

Face à eux, des mouvements opposés comme le socialisme utopique de Proud'hon et la pensée de Marx, pensées trouvant aussi des contradicteurs comme les classiques "naïfs" (Bastiat par exemple...)

La cohérence économique touche principalement des données économiques et sociales caractérisant les nations et leurs rapports commerciaux. Elle est donc désormais centrée sur le couple marchés / nations et sur la reproduction du système économique. Cette reproduction a été pensée comme celle de la "main invisible" (Smith), celle des classes sociales et du commerce (Ricardo, Mill), celle de la population (Malthus) ou celle des marchés sans limite (Say, Bastiat.) Elle a été aussi pensée comme condamnée par l'histoire (Proud'hon, Marx…)

Les "néo-classiques" (1870 / ….)

La période suivante est celle des avancées notables des mathématiques et la fascination de certains économistes (devenus très rapidement les orthodoxes de la pensée) de leurs applications aux relations entre acteurs économiques…

Cette période est celle de la croyance en des comportements "normaux". Ces normalités sont donc aussi recherchées au sein de la pensée économique (s'attribuant au passage le qualificatif de scientifique, comme si l'on devenait ébéniste en essayant avec peine de manier une gouge ou une varlope… ) et vont déboucher sur l'intégration non-critique d'outils définis par ces mathématiques (Walras et l'Equilibre économique général, Menger et le marginalisme, Jevons et la domination de l'individu rationnel.)

La cohérence économique devient alors un artefact, une représentation d'une réalité qui n'est analysée que par des outils importés d'autres champ de la pensée (mathématiques, puis physique, biologie et, désormais, informatique…) ou une peinture abstraite de ce que devrait être la cohérence économique et non ce qu'elle est…

La cohérence est désormais circulaire et vicieuse ! Circulaire puisque que la pensée orthodoxe choisit les outils d'analyse en fonction des résultats qu'elle souhaite. Vicieuse car cherchant à tromper de manière consciente ou non !

Les "keynésiens" (1936 / …)

Les crises de 1882–1886, 1890-1913 (crises de la Baring, des chemins de fer, de l'électricité, de Panama et la récession de 1913), 1920-1923 puis celle de 1929 ont eu deux types de conséquences sur la conception de la cohérence économique…

Devant ces dérèglement très forts, l'automaticité de l'équilibre (synonyme orthodoxe de la cohérence) a été fortement contestée. Les économistes retrouvèrent alors la nécessité (et le plaisir) d'analyser les comportements réels des acteurs économiques. Ainsi Keynes développa ses analyses des anticipations de ces acteurs pour les intégrer dans une logique rendant complémentaires les idées d'équilibre et de déséquilibres…

La cohérence concerne alors l'ensemble des anticipations et les décisions des acteurs et les résultats de leurs confrontations… Cette cohérence laisse ainsi une grande place aux familles d'acteurs et à leurs rôles et pouvoirs… L'Etat en est le principe régulateur et devient un acteur central dans la défense de cette cohérence…

Les nouveaux courants (1970 / …)

La pensée économique est partagée entre le doute et la naïveté de la croyance en des affirmations non démontrées mais considérées comme un crédo au sein duquel les marchés sont les lieux de la cohérence…

Les théories de la régulation vont rechercher dans l'histoire et la biologie les fondements nouveaux de la cohérence économique…
La mise en avant d'une économie décentralisée ou aucune coordination n'est réalisée a priori (Kornaï, Clower, Leijönhufvud…) va déboucher sur des approches en termes de déséquilibres qui, selon leur ampleur conduit à un équilibre ou à une crise…
Les anticipations devenues "rationnelles" contrairement à celles –adaptatives- mises en avant par Keynes se transforment en un principe de cohérence fondé sur la réalisation de suppositions qu'une majorité partage sans pouvoir en démontrer la véracité (Muth) !

Le chantier devient colossal !

  • Quels sont les mécanismes réels qui assurent la reproduction des économies de marché alors que les comportements individuels n'y sont pas a priori compatibles et cohérents entre eux ?
  • Quelles sont les procédures sociales (procédures concrétes) qui assurent cette mise en cohérence des comportements individuels et qui peuvent donc caractériser des périodes dans l'évolution de ces sociétés ?
  • Pourquoi ces mécanismes et ces procédures conduisent-ils parfois à des crises, crises marquées principalement par des incohérences ?
  • Et… surtout… pourquoi certaines de ces crises semblent bénéfiques pour la cohérence des systèmes économiques et d'autres remettent en cause leurs fondements les plus profonds ?

Dans ce cadre nous retrouvons une série de courants qui vont se différencier par leur degré de rupture avec les schémas néoclassiques, keynésiens ou marxistes traditionnels.

Ainsi en est-il :

·      …du courant radical américain mettant en avant des questions aussi importantes que celles de la gestion des ressources non renouvelables (en fait, l'écologie) ou celle du statut du travail et des travailleurs dans un monde dominé par les modéles tayloriens et fordiens…
·      …des courants opéraistes italiens insistant sur le rôle de l'Etat et sur l'autonomie des travailleurs…
·      …des néo-institutionnalistes anglo-saxons essayant d'expliquer l'évolution de nos sociétés par le biais des institutions qu'elles se donnent, institutions matérialisant les oppositions sociale...
·      et des théories de la régulation nées en France autour de deux pôles "géographiques", Paris et Grenoble...

Pour conclure, une petite citation posant le problème de la notion de "scientifique" :

"On constate que, dans certaines sociétés, des sciences se constituent au sein de groupes isolés, en lutte contre des systèmes préscientifiques que d’autres groupes, souvent plus puissants, tiennent généralement pour normaux.
Les groupes ayant atteint le stade de la pensée scientifique sont tout d’abord des groupes qui critiquent ou rejettent les représentations collectives dominantes dans leur société, même si elles s’appuient sur des autorités reconnues, parce qu’ils ont constaté grâce à des expérimentations systématiques, qu’elles ne correspondent pas aux traits observés.
En d’autres termes, les scientifiques sont des chasseurs de mythes. En s’appuyant sur l’observation des faits, il s’efforcent de remplacer les images subjectives des complexes événementiels, les mythes, les croyances et les spéculations métaphysiques par des théories, c’est-à-dire des modèles de relation que l’observation peut vérifier, corroborer et corriger.
Cette chasse aux mythes, la dénonciation comme non fondées dans les faits des mythes véhiculant des représentations : voilà la tâche des sciences."


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