La roche tarpéienne est proche du Capitole

9 juil. 2016

Et si on parlait de cohérence économique ou d'économie cohérente ?

Un concept oublié (retour vers un passé théorique hétérodoxe - op. 1) : 

La cohérence d'un ensemble se définit comme l'absence de contradiction dans l'enchaînement de ses parties entre elles et au sein de son ensemble.

Un postulat de départ :

Une économie est cohérente si chacun des systèmes qui la définissent fonctionnent correctement et ont entre eux des relations elles aussi cohérentes…


Première approche : les quatre systèmes d'une économie cohérente

  • Le système de production
  • Le système démographique et le système d'emplois
  • Le système des échanges et de la monnaie
  • Le système de relations extérieures.
1) Le système de production

Le "système de production" apparaît comme fondamental et il se définit :
  •      par des formes de concurrence traduisant les performances de l'ensemble...
  •      et par des rapports de hiérarchisation entre les branches et les regroupements de ces branches en grands secteurs.
i) Les formes de concurrence : Deux phénomènes sont à distinguer au sein de ces processus de concurrence. Le premier est celui qui oppose des producteurs différents sur le même marché (c'est à dire sur la vente et la production d'un même bien ou d'un même service). Nous nommerons cela la concurrence des producteurs. A coté de ce premier processus existe une seconde concurrence, celle des capitaux. Elle se manifeste par des déplacements de capitaux entre branches différentes au gré des variations des profits. Un producteur se situant dans une branche où le taux de profit est faible va essayer de mobiliser ses capitaux pour investir dans une branche plus rentable. Cette seconde concurrence a été analysée par beaucoup d'économistes comme un principe de cohérence de l'économie : si cette concurrence fonctionne, alors l'économie pourra trouver sa cohésion. Si elle fonctionne mal ou pas du tout, l'économie deviendra rigide et sensible aux crises.

ii) Les rapports de hiérarchisation entre les branches : Les branches ne sont pas simplement ajoutées les unes aux autres au sein des économies. Elles s'organisent entre elles afin de trouver une certaine cohésion. Les économistes ont toujours été partagés pour déterminer les branches les plus importantes au sein de cette cohésion. On a pu effectuer des calculs mathématiques très complexes à ce propos : les résultats ne permettent pas de trancher au sein de ce débat.


2) Le système démographique et le système d'emplois

Le "système démographique" et le "système d'emplois" apparaissent aussi comme fondamentaux.  Ce système se définit :
  •      par des évolutions des grandeurs et des variables démographiques (population totale, population employée),
  •      et par les évolutions des structures et des volumes de l'emploi et par les conditions d'exercice de l'emploi et du travail....
Une économie est aussi (surtout ?) une collectivité humaine. Le système démographique est aussi nécessaire que le système de production.
A coté des variables démographiques et des déterminants de l'emploi et du chômage, il faut ajouter ces conditions d'exercice du travail et de l'emploi pour évaluer le degré de cohérence de l'économie d'un pays ou d'une région.

3) Le système des échanges et de la monnaie

Le fonctionnement des échanges et de la monnaie est aussi un des aspects principaux de la cohérence des systèmes économiques. Les économistes ont d'ailleurs toujours été très gênés par l'étude de la monnaie : ils l'ont souvent considérée comme un "monde à part" n'entretenant que des liaisons particulières avec le monde de la production. La monnaie était ainsi supposée "neutre" ce qui revenait à dire qu'elle avait ses Lois propres différentes des Lois des marchés et de la production. Cette gêne date des débuts de la science économique et a retrouvé une certaine vigueur au sein des mouvements monétaristes récents (Milton Friedman par exemple).
Un exemple européen est là pour nous montrer la difficulté d'une telle analyse : le cas de l'Euro. Il pose en effet une question principale. L'Euro est-il la traduction monétaire d'une économie européenne (mais dans ce cas pourquoi le construire avant que cette dernière soit réalisée ?) ou l'outil privilégié de cette création (mais dans ce cas quid des autres outils ?) Pour comprendre ces relations il faut donc aborder les monnaies et les structures de marché.

4) Le système de relations extérieures

Le système de relations extérieures d'un pays ou d'une région est le dernier des aspects principaux du bon fonctionnement des systèmes économiques. Les économistes ont été sensibles à cette dimension dès le début de leurs réflexions : ils l'ont souvent considérée comme un élément de la richesse d'une Nation. Les relations extérieures étaient alors le signe de l'ouverture du pays et celui de sa puissance.
Ce n'est pas un hasard si dans l'histoire des théories, ce sont les auteurs des pays dominants qui ont marqué les esprits.
L'insertion économique extérieure d'un pays se repère aussi par son intégration au sein du système monétaire international. Nous l'avons vu, la valeur d'une monnaie dépend maintenant de la puissance économique du pays et de la confiance que l'on peut en avoir. Mais la comparaison de monnaies entre elles est plus complexe : comment affecter des valeurs et donc un cours, une parité, à chaque devise étrangère ?


Seconde approche : La cohérence économique est-elle l'état normal du système (ou, l'incohérence est-elle l'état normal d'une économie ?)

Un constat problématique : si on prend la période 1900 / 1961, on peut repérer 31 années de crises diverses (dont 19 années de crises générales) contre 16 années de cohérence économique… et, ce, dans certains pays dont, surtout, les USA :

Crise électrique (1900), Richman panic (1903), Cuivre (1906-1909), Industrialisation allemande (1911-1913),  Conséquences de la paix (1920-1922), crise de 1929 (1929-1947), récession de 1948-1949, Corée (1951-1954), production industrielle (1957-1958), récession légère de 1960-1961)…

Depuis on peut repérer les mêmes tendances mais "en plus fort" :

Crise américaine du crédit (1966), resserrement du crédit (1969), Inconvertibilité du dollar (1971), prix du pétrole (1973), faillite de la banque allemande Hersttat (1974), crise obligataire en Angleterre (1974), hausse des Feds Funds (1979), faillite des frères Hunt et démonétisation durable des métaux précieux (1980), crise de la dette des pays moins développés (1981-1982), panne informatique à la Bank of New York (1985), Krach du marché obligataire puis des marchés d'actions (1987-1988), Junk bonds et bulle spéculative japonaise (1989), crise du SME (1992-1993), Correction brutale du marché obligataire (1994), crise mexicaine ou "crise téquila" (1994), crise asiatique immobilière et boursière (1997), crise brésilienne (1997-1998), crise argentine (1998-2002), crise russe des marchés obligataires (1998-1999), krach boursier – bulle internet (2000-2002), crise turque (2000), hyperinflation du Zimbabwe (2001-2009), Junk bonds (2001), crise brésilienne (2002-2003), crise des subprimes (2007-?), crise grecque (2009-?), crise espagnole (2010-?), crise du rouble russe (2014-?),  krach boursier chinois (2014-?) crises auxquelles on peut ajouter un possible krach du brexit...

Depuis 1966, nous avons donc connu 35 années de crises (quasiment toutes des "crises générales") et 15 années de cohérence (faible) avec les mêmes proportions entre cohérence et incohérence qu'avant 1966…



Troisième approche (ou exemple) : l'état de l'Union Européenne

Il est indéniable que ces quatre ensembles et leurs relations ont été bouleversés ces dernières années :
les marchés se sont internationalisés, la production s'est répartie de manière différente entre les pays et les régions créant ainsi ce que l'on nomme une "nouvelle division du travail" au sein de laquelle les critères de répartition des activités dépendent de facteurs extrêmement complexes comme les taux de salaires, les charges sociales, les systèmes fiscaux, les accès aux mains d'œuvre, aux technologies, aux subventions, aux marchés et aux cours des différentes devises....

Ainsi les économies ont éclaté : d'une situation ou tout (presque tout) fonctionnait sur une base nationale nous sommes passés à une situation ou tout (presque tout) est fragmenté et réparti sur des espaces différents comme l'illustrent les deux schémas pages suivantes.
Ainsi les économies se sont fragmentées et, ayant perdu leur cohérence nationale, sont à la recherche d'une cohérence pluri-nationale.

Deux mécanismes sont à l'œuvre sur ce plan :
  • un mécanisme de mondialisation visant à réorganiser l'économie mondiale en un seul système productif global
  •  et un mécanisme de régionalisation visant à recréer des systèmes productifs sur des zones plus restreintes, regroupements de pays sur des regroupements géographiques comme l'Europe… 


1Quelques dates majeures pour une cohérence politique ou contre une réelle cohérence économique ?

· 1950 : la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) unit six pays fondateurs : la Belgique, la France, l'Allemagne, l'Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. Un marché unique du charbon et de l'acier est institué entre ces États.
 1957 : signature du Traité de Rome. La Communauté Economique Européenne est créée avec la Communauté européenne de l'énergie atomique (EURATOM.) Le Marché commun est donc créé. C'est une union douanière.
·  1973 : le Danemark, l'Irlande et le Royaume-Uni adhèrent à l'Union Européenne.
·  1981 : la Grèce devient le dixième membre de l'Union Européenne.
  1986 : l'Espagne et le Portugal adhèrent à l'Union Européenne.
  1986 : signature de l'Acte unique européen : programme de six ans destiné à supprimer les entraves à la libre circulation des marchandises au sein de l'UE et donnant naissant au "marché unique" achevé en
  1993 (libre circulation des biens, des services, des personnes et des capitaux).
   1993 : signature du traité de Maastricht sur l'Union Européenne.
·  1995 : l'Autriche, la Finlande et la Suède adhèrent.
·  1995 : signature du Traité de Shengen.
·  1999 : signature du traité d'Amsterdam.
·   2004 : adhésion de dix nouveaux pays (Chypre, Estonie, Lettonie, Lituanie, Malte , Pologne, République tchèque,  Slovaquie, Hongrie et Slovénie.)
·   2009 : signature du Traité de Lisbonne.


Une année particulière (1977) est à noter avec le début d'une incohérence communautaire érigée en démarches politiques ! 

Etienne Davignon, Commissaire européen chargé du marché intérieur et des affaires industrielles, propose alors deux Plans : le Davignon I et le Davignon II. Ces Plans préconisent l’arrêt des aides publiques, la réduction des capacités annuelles de production de 32 millions de tonnes d’acier (sur un total 126 millions) échelonnée sur 5 ans et la disparition de 250 000 emplois, la répartition des "spécialisations sidérurgiques" entre les pays ainsi que des mesures protectionnistes pour limiter les importations, négociées avec le Japon et les États-Unis.

           Quelle cohérence européenne peut naître de ce type de politiques ?

·      Le système de production :

Points négatifs : les tentatives de coordination et de répartition des activités entre les pays mais abandon progressif de toute politique industrielle cohérente…
Points positifs : la concurrence entre les producteurs et entre les capitaux fonctionne au sein de l'U.E.
·      
    Le système démographique et le système d'emplois :

Points négatifs : malgré un discours "apparemment partagé", peu de coordination des politiques sociales et des rapprochements réalisés à la marge...
Points positifs : une coordination réelle au niveau de certains secteurs comme celui des formations et des stratégies éducatives.
·      
    Le système des échanges et de la monnaie :

Points négatifs : la charrue avant bœufs… ou la monnaie unique avant l'harmonisation des systèmes de production !
Une séparation délicate entre les pays de la zone Euro et les autres
Une Banque Centrale enfermée au sein d'un dogme libéral…

·      Le système de relations extérieures : 

Points négatifs : Peu de coordination des stratégies des pays.


Incohérence quand tu nous tiens !