La roche tarpéienne est proche du Capitole

10 mars 2016

Les économistes sont tristes, les économètres non plus !


Ces détournements de textes ont été rédigés en la mémoire de Pierre Sansot et son ouvrage Le Rugby est une fête et le tennis non plus (Petite Bibliothèque Payot, 2002…)

Ces "instantanés" (à peine imaginés ou irréels non plus) ont été réalisés en hommage à cet amoureux du rugby, personnage fabuleux croisé dans des stades et des vestiaires sentant la sueur et l'humanité…

Préambule à ces détournements (ce que P. Sansot aurait pu dire s'il avait préféré l'économie à la philosophie…)


"Pourquoi associer ici l'économie et l'économétrie ? Parce que dans l'une et l'autre de ces disciplines, c'est la même capacité de nous ignorer, de se contredire, de se mêler abusivement  de notre vie quotidienne, de nous opposer à nos semblables. Le dédain, tout autant que la maladresse et le mépris des hommes y ont leur place. Il s'agirait peut-être de redécouvrir notre humanité, notre manière d'appréhender le temps, de vivre presque sans les économistes et les économètres."

Précautions d'usage…


Ces faits et ces propos sont réels.
Seuls les lieux et les dates ont été modifiés afin d'ajouter à ces situations un petit vernis d'exotisme littéraire…

1) Premier détournement, Aéroport de Roissy, février 1980, Terminal 1, salle d'embarquement pour le vol Paris-Bamako…


Ils sont tous là regroupés comme des lemmings des toundras de Norvège, tous vêtus d'un imperméable mastic et s'accrochant à un attaché-case en cuir noir, bouée de la pensée regroupant tous leurs savoirs sous la forme de publications de leur mère putative, la Banque Mondiale et son Président, Alden W. Clausen…
Et puis, le drame :  le plus petit d'entre eux, le plus malingre car le plus doué dans la résolution des modèles prévisionnels de court terme issus de la longue lignée de travaux de Michael K. Evans, trébuche, voit son attaché case s'ouvrir de manière honteuse et ses documents s'envoler dans tous les sens comme des confettis cherchant à s'enfuir de cet aérogare.
Un sombre désespoir s'abattit alors sur le petit groupe : comment allaient-ils faire pour réaliser leur mission ? Car cette mission était fondamentale puisque devant anticiper le niveau d'emploi salarié du Mali en l'an 2000 à l'aide des données de la comptabilité nationale malienne gérée désormais par un ordinateur conséquent (10 méga de mémoire dans un disque dur up to date et géré en PL1 !), ordinateur offert par le Gouvernement français !

Arrivés le soir à Bamako, et logés à l'Hôtel de l'Amitié ("si praaaatique" car proche du fleuve et du principal immeuble de "LA Banque") ils décidèrent de s'offrir un tout petit temps de vie dangereuse en allant boire un jus de citron dans le bar tenu fermement par deux anciennes "dames" reconverties dans la limonade. Certains se sont même aventurés vers le billard trônant au milieu de l'établissement… Ils eurent ainsi l'impression d'être des "rebelles" et frémirent de peur d'être reconnus par d'autres membre de la "Banque".

Le premier jour fut le jour de trop car ils découvrirent que les légumes qu'ils avaient consommés la veille au soir (ils étaient presque tous végétariens) étaient cultivés autour de l'Hôtel et arrosés à l'aide des eaux usées qui se déversaient directement dans le Niger, le "fleuve du sang"…
Le second jour fut pire car point de comptabilité nationale au Mali, point d'alimentation électrique de l'ordinateur up to date, point de listings ou de batches de cartes perforées mais des tonnes de sable infiltrés dans les plus petits composants de la bête désormais abandonnée aux mains des récupérateurs de cuivre !
Le troisième jour fut celui du désespoir total puisque se promenant dans le marché du centre ville, celui ou régnait "le Libanais", grand fournisseur de cafés solubles, ils s'aperçurent que ce marché ne fonctionnait pas sur les principes de la concurrence pure et parfaite. 
Leur monde s'écroulait…
Ils consacrèrent le quatrième jour à la rédaction d'un modèle économétrique du style "IS/LM dynamique" (référence freudienne à une hétérodoxie limitée), modèle susceptible de prévoir le niveau d'emploi salarié du Mali en l'an 2000 à l'aide des données fournies le jour où la comptabilité nationale malienne sera efficiente.


Le plus petit d'entre eux, le plus malingre et le plus doué dans la résolution des modèles prévisionnels de court terme écrivit discrètement dans son cahier de pensées personnelles une petite phrase inspirée de "La Beauté m'insupporte" de Pierre Sansot (Avril 2006,
 Editions Rivages…)
" Quelle est donc cette prétendue science devant laquelle tant d’entre nous s’agenouillent, alors que tant d’autres s’ingénient à l’encenser, quitte à torturer leur corps et à flétrir leur âme ? Faut-il donc plaire à tout prix pour être reconnu, pour augmenter le nombre de ses amis, pour faire carrière dans une entreprise, en politique, pour s’assurer, quand on écrit, les faveurs du public ?"

Fermant son petit cahier, il frémit rétrospectivement devant son audace…

2) Second détournement, Versailles, mars 1982…


Ils en avaient décidé la veille. 
Suite à une invitation transmise par le Grand Maître du futur Sommet de Versailles qui devait se tenir dans la Salle du Sacre les 5 et 6 juin de l'an 1982,  son groupe de recherche (d'une Université "de province") l'avait désigné pour défendre leur dernière publication visant à décrire ce que pourrait être la nouvelle économie française après cette révolution de l'élection de François Mitterrand.
Ils avaient longuement précisé leur approche fondée sur la cohérence et la régulation de cette nouvelle économie et avaient détaillé toutes une série de mesures et de politiques économiques de gauche et orientées vers la satisfaction des attentes d'un peuple n'espérant que du meilleur ou ne refusant que le pire.

Lui, l'élu, le seul barbu du groupe, avait été désigné de par sa tendance à s'imposer dans les débats mais aussi, par sa disponibilité, tous les autres ayant tennis ce jour là.
Il était parti la veille dans un train de nuit (couchettes de seconde classe) avec un sac rempli de présentation de leur programme révolutionnaire et il comptait bien défendre et imposer leur concept de "système productif cohérent" !
La salle était encore à moitié-vide mais notre barbu fût surpris de voir que les défenseurs des politiques les plus libérales, ceux qui l'empêchaient d'accéder à un statut moins mauvais au sein de l'Université, ceux qui se moquaient de tout ce qui ne commençait pas par le fameux "let us suppose a pure and perfect competition"… bref, tous les adorateurs de  Jean-Baptiste Say revisité Ecole de Chicago et mâtiné "Société du Mont Pèlerin", étaient déjà là se serrant la louche avec concupiscence… 
Les "Cher collègue" l'emportaient sur les "salut camarade !"

Prêt pour les échanges, il choisit une place stratégique, face au "Chairman", au milieu de l'amphithéâtre.

La journée fût longue pour son bras droit systématiquement levé afin d'obtenir quelques secondes de micro. Mais le Président de séance, sherpa du sherpa officiel et médiatique du nouveau Président, celui qui lui avait dit un jour qu'une politique de gôche réaliste ne pouvait imaginer des nationalisations, celui qui avait fait en sorte qu'il ne soit pas recruté sur un poste universitaire mis au concours au profit de l'un de ses amis sûrs, celui qui sera plus tard membre du Directoire d'une grande Banque Privée… le regardait avec un petit sourire et donnait systématiquement la parole à des "costumes trois pièces" en fil à fil gris.

"Je n'aurais pas du mettre ma parka" se dit-il en laissant ses documents dans la grande poubelle du fond de la salle…

J'aurais aussi dû continuer à suivre "les chemins de terre avec leurs saisons, leur boue, leurs bas-côtés, leurs bornages, et les sentiers de haute montagne qui s'élancent vertigineusement vers le ciel, les chemins du tout proche mêlés à notre chair et qui en sont comme l'enveloppe, les chemins de l'ailleurs où il est bon d'affronter l'air du large et ceux qui ne mènent nulle part parce que leur destination n'est inscrite sur aucune carte." (Chemins aux vents, Pierre Sansot, Ed. Rivages, 2002.)


3) Troisième détournement, Paris, 1992… à moins que la réalité…


Ils étaient là, face à lui, avec chacun des exemplaires de ses travaux étalés dans un ordre semblant aléatoire mais particulièrement bien choisi car mettant tous en avant un article dans une revue liée à un courant de pensée très proche du marxisme.

Il sût alors que tout était joué et qu'il ne serait pas nommé Professeur des Universités françaises. Mais il ne savait pas combien la séance de défense des travaux lui serait insupportable.

Le Président de séance : "Monsieur, vous travaillez sur les théories du changement technique mais, franchement et clairement, pouvez-vous me dire quelles différences y a t-il entre les fusées et autres navettes spatiales américaines et les fusées russes ?"
Le candidat eu envie de répondre que dans les fusées américaines les voyants verts signalaient un bon fonctionnement alors que dans les fusées russes c'étaient les voyants rouges qui avaient cette fonction. Mais il répondit prudemment qu'il n'y avait pas de différence…
Le Président de séance s'adressant aux membres du Jury : "Vous avez bien noté chers collègues, il n'y a pas de différences ! Il le reconnaît !"
Le Président de séance s'adressant de nouveau au candidat : "Et si dans ces fusées le pilote devient fou et ne va pas en direction de la lune, que se passe-t-il ?"
Le candidat revit la capsule russe faite de tôles fines et de siège style camping au bord de la Mer Noire, qu'un brocanteur vendait à L'Isle sur la Sorgue… mais il n'osa pas en parler et resta coi.
Le Président de séance s'adressant alors à lui : "Je vous conseille d'aller visiter l'exposition actuellement présentée au Musée de l'homme, vous y apprendrez ce qu'est l'économie réelle et la rationalité des grands singes…"

"Il m'a semblé que la mort et la vieillesse, pas plus que le soleil, ne se laissaient regarder en face, et j'ai eu recours à toutes sortes de ruses pour les approcher." (Les Vieux ça ne devrait jamais devenir vieux, P. Sansot, Payot, 2002.)


4) Quatrième détournement, Corbara, mars 2016…


L'inventaire était facile…

Les statues et autres oeuvres d'art avaient été enlevées du maquis entre plage et montagne. Et pourtant elles représentaient involontairement toute la complexité de la crise...
Cette carrosserie de voiture américaine (une Ford, qui plus est !) que la rouille avait transformée en symbole de la période des gangs et de la prohibition…
Cette tête de maure découpée en tailles horizontales façon IRM et neuroscience…
Ces vélos qui pensaient symboliser l'écologie mais dont l'absence de chaîne et de pneus rendait impossible toute idée de voyage…
Ces bois flottés symboles d'un design bien éloigné du Bauhaus et maqué avec "Madame sans-gêne", grande designer cathodique…
Dernière lecture d'un touriste aoûtien, deux pages de notes manuscrites au titre bizarre "Et si les data remplaçaient le brother ?" restées sur la table d'une paillote abandonnée à la nature et aux gendarmes en entraînement…

Le sel et l'eau rendaient ce document difficile à lire mais je décidais de le déchiffrer en le considérant comme s'il était issu d'une bouteille à la mer échouée sur ces belles côtes corses... Je le fis sans précipitation comme Pierre Sansot le conseillait dans son ouvrage "Du bon usage de la lenteur"…

Le début était vraiment trop universitaire… Jugez-en vous mêmes :
"La notion de big data est née en 2003 sous la plume de Bruce Ratner afin d'être appliquée au marketing. S'inspirant des travaux de Peter Lyman et Hal R. Varian cette notion utilise les techniques les plus efficaces pour le traitement des bases de données volumineuses, techniques associant des outils statistiques traditionnels et des "machines d'apprentissage automatique". Un Big data est donc un système de machines travaillant de manières nouvelles sur des bases de données de tailles de plus en plus grandes, bases de données nourries par des... données (comme leur nom l'indique) mais aussi par des méta données créées par regroupements plus ou moins permanents de données croisées entre elles."

Le texte devenait aussi trop abscons…
" Ces données sont récupérées à partir d'une série de supports ou grâce à des instruments comme les données traditionnelles (systèmes transactionnels) 
les médias sociaux avec leurs blogs et leurs communautés diverses, les étiquettes d’identification par radiofréquences, les appareils dotés d’un système de localisation tels les smartphones et autres GPS, les lecteurs de codes-barres, les lecteurs de QR codes, les analyses des tickets de caisse, les données des organismes de financement, de crédit, les cartes de fidélité ou de client et, last but not least, les offres d'achats groupés et les recherches sur le net…
Les années 2011 et 2012 ont consacré le développement massif de ces Big data.

Au fur et à mesure de sa lecture et comme une protection voulue, le texte me poussait dans l'illisible et seules ses dernières lignes me laissaient l'espoir du compréhensible et la nécessité du refus.
Elles ressemblaient à un nouveau crédo libertarien, nouvelle règle du marketing et de la domestication des marchés et des consommateurs…

"Que les données deviennent la règle dans la conduite du monde, des marchés et des individus !
Qu'elles soient désormais disponibles en quantités et qualités suffisantes afin de rendre le monde et ses commerces indiscutables.
Neutres ces données seront, car non produites et récoltées en dehors de tout schéma intellectuel humain chargé de les définir, de les évaluer et  de les mesurer…
En son temps, un nouveau Noé dominera le monde car la fin des théories sera notre futur devant ce déluge des données et devant un quantitatif ayant enfin supplanté les fatras qualitatifs !"

Le dernier lecteur de ce texte avait ajouté au crayon cette phrase tirée de  "Du bon usage de la lenteur…"

" Il y a toujours quelque effronterie à regarder de front."



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