La roche tarpéienne est proche du Capitole

23 oct. 2014

Nobel, lumière et firmament !

Après Patrick Modiano et son Prix Nobel de littérature (un "vrai Prix Nobel" car inscrit dans le testament de 1895 d'Alfred Nobel) voici que M. Jean Tirole, directeur d'études à l'EHESS, est à son tour distingué par un Jury, celui du "Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel"…

Suivant Saint-Paul ("Oubliant ce qui est derrière moi et tendu de tout mon être vers ce qui est en avant", épître aux Philippiens III-XIII) et Grégoire de Nysse ("Ayant laissé les apparences, l'esprit va plus à l'intérieur jusqu'à l'inconnaissable") la presse et le monde politique français ont été subjugués comme en témoignent les commentaires produits après cette annonce faite à… la Toulouse School of Economics :
  • Attiré par les lueurs et un brin mystique, Le Figaro du 13 octobre affirme que "l’École d’économie de Toulouse passe en pleine lumière" tout en soulignant qu'"Au sommet de l'Etat, on s'accroche à ce rayon de soleil dans la morosité ambiante…".
  • La Dépêche du midi du 14 octobre, insistant sur cette double lumière de la culture et du génie, affirme qu'"A travers Patrick Modiano et Jean Tirole, nous voilà clairement réhabilités : la France n'est pas cette nation rabougrie dont la culture se serait éteinte et le génie dilué
  • Pour ne pas être en reste, le site Atlantico annonce le même jour qu'"En quelques minutes lundi, Jean Tirole est passé de l'ombre à la lumière…".
  • François Hollande célèbre aussi ces lueurs sur son compte "Twitter" : "Ce Prix Nobel vient mettre en lumière la qualité de la recherche dans notre pays…" et pour ne pas être en reste, Manuel Valls se référant au ciel, en appelle au monde des néologismes : "Après Patrick Modiano, un autre Français au firmament : félicitations à Jean Tirole ! Quel pied-de-nez au French bashing !"
Lumière, firmament, rayon de soleil… que de références à une lumière céleste qui préfigurerait le sauvetage divin de l'économie française ! Et pourtant, ce nouveau "nobélisé" appartenait à une tradition française bien loin des splendeurs des révélations divines, tradition dont on peut discuter la pertinence en le comparant avec ses deux prédécesseurs qui avaient obtenu leurs "Nobels" en 1893 et 1988 ! Mais, au total, cette tradition est elle même remise en cause par ce nouveau "Nobélisé" comme on le verra plus tard…
Afin de rendre cette comparaison et cette conclusion plus claires et leur lecture plus aisée, usons de l'humour et abusons de références religieuses simples puisque le débat a été mis dès le 14 octobre sur le terrain du mysticisme… éclairé !
La légende dorée des trois Rois Mages…
Devant ces références à la lumière divine, la référence aux Rois Mages s'impose presque naturellement, ces trois mages recherchant comme Taor, prince de Mangalore [petit hommage à Michel Tournier et à son Gaspard, Melchior et Balthazar paru en 1980] la recette du rahat loukoum à la pistache, rahat loukoum devant servir de monnaie au sein d'un nouveau modèle libéral d'équilibre général d'une économie enfin scientifique...
  • Le premier des Mages s’appelait Gérard-Balthazar Debreu, jeune, sans barbe, pâle et maigre. Elu en 1983, !l offrit l’encens, hommage à la Divinité.
  • Le second, nommé Maurice-Melchior Allais (certain le prénommaient de manière erronée, Emile ou Alphonse !) était un vieillard à cheveux blancs et au front dégarni. Elu en 1988, il offrit l’or, signe de la Royauté du Christ.
  • Le troisième, au visage enfantin et glabre, s’appelle Jean-Gaspard Tirole et la myrrhe qu'il apporta est surtout connue pour être utilisée dans les embaumements mortuaires.
Revenons sur ces offrandes et ces Rois Mages en se référant aux pensées de Irenaeus Lugdunensis, cet évêque de Lyon (IIe siècle) qui a été le premier à codifier les représentations mystiques des cadeaux apportés par les Mages…
L'Encens, hommage à la divinité…
Gérard-Balthazar Debreu, le premier Roi Mage, était normalien et Agrégé en mathématiques. Contrairement à la légende, il ne venait pas d'Orient mais possédant la double nationalité (française et américaine) il avait obtenu une Bourse Rockfeller et résidait à la fois aux USA et en France.
Il s'engagea sur le chemin de l'étoile à la fin de l'année 1983. Il décida alors de prendre son temps et fit un détour pour aller interroger ses amis de l'"American Economic Association" confrérie qu'il présidera plus tard Car il était confronté à un problème, celui du choix du cadeau qu'il déposera devant son seigneur…
Ses amis lui proposèrent un choix qui traduisait bien l'état d'esprit des économistes d'alors.
Ils s'appuyèrent sur une démarche déductive rigoureuse (car simpliste et mathématisable avec la théorie des jeux)…
L'hypothèse de départ qu'ils avaient identifiée était le fait que Gérard-Balthazar Debreu avait produit quelques travaux se caractérisant par l'utilisation de mathématiques très avancées et… très abstraites (topologie et ensembles convexes, les spécialistes apprécieront.)
Derrière ce premier constat, ces amis avaient identifié comme objectif principal de Gérard-Balthazar Debreu, une volonté farouche de démontrer l'existence d'un équilibre général en économie qui reposerait sur des ajustements à la marge et qui exclurait toute crise ou tension au sein de cette économie…
Ils lui reconnaissaient sa défense constante d'un paradis de la stabilité (ou un enfer de l'immobilisme dirent alors certains jaloux de sa distinction) pouvant être perturbé par des aléas et imperfections qui sont à rechercher dans les écarts pouvant exister entre des anticipations et la réalité de par les actions de "grandes organisations" comme les entreprises ou les groupes sociaux et dans les difficultés à prévoir le futur…
En conclusion, ils lui reconnaissaient le fait que cette volonté restait bien ancrée dans la tradition des économistes de la fin du XIXe siècle, ceux qui avaient inventé l'utilité marginale, l'homoeconomicus et… l'équilibre économique général !
Le choix du cadeau se déduisait naturellement de ces déductions : l'encens, signe de la divinité de cette conception d'une économie rationnelle qui assurerait à tous un bonheur reposant sur un équilibre général ! Avec son parfum de mystère et de divinité, cette résine (ou Oliban) avait aussi des particularités intéressantes. Considérée à la fois comme une offrande et comme un objet sacrificiel, elle symbolisait toujours la "montée des prières et des hommages" vers un ciel idyllique.
Il partit avec son cadeau acheté dans le South Side de Chicago entre la 25eme et la 138eme Rue.
L'or, reconnaissance de la royauté
Maurice-Melchior Allais était Polytechnicien et ingénieur du corps des Mines (X-Mines).
Ses travaux étaient centrés sur l'idée d'utilité espérée qui justifierait les décisions d’un individu rationnel mis face à un risque…
Il s'engagea sur le chemin de l'étoile à la fin de l'année 1988. Il était très confiant car la conjoncture économique mondiale, marquée par une croissance forte soutenue par un développement conséquent des échanges internationaux.
Mais le temps s'est alors mis au gris avec la détérioration du climat social européen miné par une hausse importante de la pauvreté et de la précarité et il sentait confusément que la crise boursière qui s'était déclarée en 1987 aurait des conséquences très négatives… Bref, il se mit à douter.
Pour lever ses doutes, il fit lui aussi un détour mais plus court car à Vevey, ville vaudoise au bord du Léman, pour aller voir ses amis de la Société du Mont Pèlerin. Il les aimait bien ces amis libéraux intransigeants, ces Friedrich Hayek, Ludwig von Mises et Milton Friedman… Il retrouvait chez eux ses propres combats pour l'Algérie Française même si son opposition au libre-échange européen l'avait un peu éloigné d'eux.
Ses amis, moins rompus à la démarche déductive, lui conseillèrent une stratégie brutale, radicale et offensive associant sa propre défense et son cadeau !
Ils lui conseillèrent d'abord de se distinguer de son prédécesseur qui avait été son élève, de rappeler qu'il le considérait comme non scientifique car très éloigné de l'expérimentation et de l'affirmer lors de son discours, ce qu'il fit réellement.
Ils lui préconisèrent de réaffirmer que, lui aussi, travaillait alors sur la théorie de l'équilibre économique général mais de manière plus expérimentale et globale donc, supérieure car identifiant les aléas et les imperfections issus des comportements "extrêmes" des agents économiques préférant parfois l'irrationalité…
Quant au cadeau, comment ne pas en déduire que l'or était le mieux choisi car symbole d'une royauté qu'il devait défendre, celle des marchés libres contestée par le flottement généralisé des monnaies, la dérégulation financière et la disparition des frontières économiques !
Il partit avec son lingot acheté, comme l'imposait la nouveauté des accords de 1968, sur le marché libre, sans le cours forcé…
La myrrhe, l'embaumement annoncé
Jean-Gaspard Tirole, le nouveau Roi Mage, est Polytechnicien et Ingénieur général des Ponts et Chaussées.
Il travaille sur les "asymétries d'information" sur les marchés et sur les comportements des monopoles et veut les représenter à l'aide de modèles mathématiques qui prendraient en compte les facteurs caractérisant leurs comportements. Pour lui, la suppression des aléas ou des imperfections de ces marchés conduirait à un équilibre naturel et efficient.
Il va s'engager dans les jours qui viennent sur le chemin de l'étoile qu'il vient d'entrevoir non à l'orient mais au septentrion comme ses prédécesseurs. Même s'il s'interroge, le choix de son offrande s'impose pour suivre la tradition : ce sera la myrrhe !
Ce ne sera pas la myrrhe citée dans le Cantique des Cantiques (verset 1,13 : "Mon bien-aimé est pour moi un sachet de myrrhe, qui repose entre mes seins"…) mais ce sera cette "plante du paradis", huile sainte utilisée surtout lors des embaumements et baume définitif de toutes les blessures.
Ce choix sera parfaitement logique car ses travaux s'apparentent à la momification de toute recherche portant sur les décisions des acteurs de l'économie. Limitée à la théorie des jeux et à la théorie de l'information, on ne retrouvera pas dans cette recherche particulière une quelconque once de psychologie, enfin de cette psychologie qui ne se ramène pas à une version simplissime la réduisant au respect supposé d'une rationalité économique affirmée comme universelle et ne souffrant d'aucune évolution ou déviance… Dans ce cadre, les seules difficultés prises en compte sont celles qui relèvent de l'inégalité des accès aux informations qui permettent à certains acteurs de mettre en œuvre des stratégies perturbant ou empêchant l'équilibre.
On n'y retrouvera pas non plus des conclusions précises, des conseils ou des diagnostics car, comme l'affirmera souvent ce nouveau Roi, il a toujours refusé de prendre position en matière de politique économique et laisse à ses adorateurs le soin de le faire et d'assumer ainsi les risques liés à leurs choix.
On n'y retrouvera pas in fine des références à des travaux qui ne suivent pas totalement ses hypothèses car il les ignore instinctivement en affirmant, par exemple et en 2012 pour Les Echos, que "les chercheurs n'avaient pas n’avaient pas conscience de l’étendue des risques pris avant la crise" ignorant ainsi une grande partie du travail des économistes moins orthodoxes que lui qu'ils soient keynésiens, institutionnalistes ou, simplement, un peu plus ouverts sur le monde réel. Quant au surmoi (marxiste ou autre…) il ne sera jamais convoqué par réflexe affectif d'une force extraordinaire, un véritable exemple parfait des "arbitraires culturels" de Bourdieu !
Alors oui, la myrrhe s'imposait dans cet embaumement…
Quant au discours qu'il devra prononcer, le choix était désormais évident. Il sera loin des réflexions générales sur les évolutions de la pensée économique. Il ne portera pas sur la prise de conscience de l'excellence de la recherche française tiraillée entre les financements privés, les conflits entre Ecole de Paris (PSE) et Ecole de Toulouse (TSE) sur un fond de rapport de la Cour des Comptes mettant le doigt sur des compléments de salaires et des primes aux montants faisant s'étouffer les universitaires "normaux"…
Voir : https://www.facebook.com/marcmonticelli/posts/10204083393938102
Il sera en fait centré sur la modestie, celle d'un ingénieur ayant accepté d'être aussi un économiste qui s'attachera à rappeler que ses deux prédécesseurs étaient aussi des ingénieurs-économistes. Peut-être ira-t-il jusqu'à faire référence à leur origine "saint-simonienne" et leur moralisme de caractère sous-estimant l'importance des jeux de pouvoirs et des faits économiques, leur pragmatique par action cherchant à trouver des solutions morales à des problèmes matériels et leur utopie de vocation imaginant un paradis équilibré.
Artaban de Médée : le futur quatrième Roi Mage selon Henry van Dyke
Pauvre Artaban ! Produit de l'imagination de l'écrivain américain Henry van Dyke, ce fier petit dernier peut être annoncé car les Jurés du Faux Nobel auront bien un jour la tentation de distinguer à nouveau un ingénieur-économiste français. Mais on peut parier qu'il arrivera sans rien dans sa besace et sans discours à prononcer !
La pensée économique française sera alors moribonde car passée totalement aux mains de ces mathématiciens ayant fait fuir les étudiants et détourné les regards des entreprises sur les travaux de nature totalement abstraits, modélisés et quantitatifs…
Même le très influent Cercle des ingénieurs économistes est très conscient de cette évolution négative en rappelant ses traditions en la matière et en son Manifeste :
"Un autre regard sur l’économie réelle… Ce n’est pas seulement l’économie qui a un problème : les économistes aussi. Face à toute crise, il faut en effet s’interroger non seulement sur les politiques qui l’ont provoquée mais sur les visions du monde qui ont façonné l’époque. (…) S'exprimer en qualité d'économiste confère à vos propos une légitimité particulière : la caution de la science." (souligné par nous, U.N.M.)
"Le propos du Cercle des ingénieurs économistes n'est pas de prendre parti dans les disputes bien connues, aujourd'hui parées d'une nouvelle vigueur - austérité ou relance, monétaristes ou néo-keynésiens, protectionnistes ou libre-échangistes. L'objet est de proposer au débat public l'actualité de l'économie réelle - les infrastructures, les usines et les hommes qui les font tourner ; les technologies, les produits et la compétitivité- avec le regard de l’économiste."
Bref, l'ingénieur-économiste pour autant que ce Cercle le représente efficacement, est porteur d'une vérité (l'économie réelle) et a la responsabilité de gérer ses composantes allant des infrastructures aux hommes en passant par les produits. Nos trois Rois Mages ont cependant des attitudes différentes par rapport à cette tradition.
  • Gérard-Balthazar Debreu est le plus éloigné de cette tradition. Certes ses origines sociales (son père dirigeait une entreprise de dentelles) peuvent expliquer marginalement ce parcours… Néanmoins certains réseaux le rapprochent un peu de cette tradition comme en témoigne son amitié avec Marcel Boiteux (Président d'EDF entre 1967 et 1987.)
  • Pour Maurice-Melchior Allais, le lien est plus net : Ingénieur au service des Mines de Nantes puis Directeur du Bureau de documentation et de statistique minière, il peut ainsi appliquer sa formation d'origine et jouer son rôle d'ingénieur. Ses prises de positions en matière de politique économique seront ensuite toujours marquées par cette dualité comme en témoigne son opposition au Consensus de Washington ou ses propositions d'organisation du système bancaire.
  • Pour Jean-Gaspard Tirole, ses timides et imprécises prises de positions interventionnistes (gestion des grandes entreprises, politiques de réglementation, Droit du travail…) illustrent bien cette dualité de l'ingénieur-économiste : analyse et caution de la science.
La conclusion de ces constats est donc évidente car ces "nobélisés" ont une caractéristique commune déterminante :
  • ils ont la volonté d'expliquer et de modifier le réel en utilisant des outils mathématiques plus ou moins complexes sans préciser en quoi ces outils peuvent être efficaces pour cette explication ou cette action…
  • … et, surtout, en supposant aussi que ces outils sont neutres par rapport à cette démarche d'analyse et de propositions…
  • … et qu'ils ne caricaturent pas ce réel qui ne se présente pas spontanément comme une révélation mais qui ne peut se comprendre qu'après avoir listé les hypothèses qui leur permettront de voir cette réalité..
23 octobre 2014, © U.N. Minédipiù
Enregistrer un commentaire